Nuits oubliées en Barovie
(IRL 1)
LES CHAMPIONS D’ALEAR
LA MALEDICTION DE STRAHD


Préface
Oubli.
Le mot est doux à prononcer, et c’est là sa première trahison. La mort laisse une tombe, un nom gravé, une place vide à table que l’on regarde en silence. L’oubli, lui, reprend jusqu’à la place. Il fait qu’il n’y eut jamais de chaise.
Il existe des oublis que l’on subit, brumes patientes qui dévorent un visage et referment le monde par-dessus. Il en existe d’autres que l’on choisit, lorsqu’un esprit préfère s’arracher son propre nom plutôt que de le livrer à l’ennemi. Mais le plus terrible est celui qui efface un être sans laisser aux survivants jusqu’à la douleur de l’avoir perdu. Ce n’est plus une disparition. C’est une négation.
Nous croyons que la mémoire appartient à ceux qui ont vécu les événements. Quelle naïveté. Elle n’est jamais qu’un royaume fragile, transmis d’un témoin au suivant. Lorsque la dernière voix se tait, le passé ne meurt pas : il cesse d’avoir existé.
C’est pourquoi le scribe n’est pas placé hors du récit. À mesure qu’il consigne les exploits des autres, il y entre à son tour. Je le sais, car telle est ma mission et mon sacerdoce : que ce soit dans les tréfonds des bois de Svalich ou dans le jardin d’un Airbnb à La Salvetat-sur-Agout, je me tiens là, plume levée, afin que rien de ce qui fut vécu ne disparaisse avec la fin de la nuit.
Car l’oubli ne se combat pas à l’épée. Il n’a ni cœur à percer, ni gorge à trancher, ni sang à répandre. On ne le tue pas. On lui oppose des témoins.
Et tant qu’une seule main recopiera leurs noms, nul d’entre eux ne sera tout à fait perdu.
De l’Oubli et de ses Gardiens, Lysander Plume d’Argent, scribe et gardien de la mémoire d’Alear.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
SPEEDRUN
résumé ultra synthétique de la sessionUltra-synthèse
Dans les ruines d’Argynvostholt, les Champions revivent la dernière nuit de l’Ordre du Dragon, puis gagnent contre Godfrey, sur un échiquier de pierre, l’appui de ses chevaliers spectraux. Une clé d’or leur ouvre le manoir de Mordenkainen, où Strahd vient hanter leurs songes. À Vallaki, la ville s’est vidée : une fausse hydre a dévoré ses habitants, et jusqu’au souvenir d’un compagnon. Silat meurt et revient ; Chillum Keyric, l’ami oublié, lève une dernière chope. Sur le lac Zarovich, un Léviathan désigne les montagnes, où la main de Sahel rend sa mémoire au mage fou. Mordenkainen restauré nomme l’ennemi véritable : Kas.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
GAME
résumé narratif détaillé de la sessionPrologue
L’acier et les flammes
La brume de la rivière Tser colle aux bottes et aux nerfs. Au centre du camp, Damon Senior, un cigare à la bouche, hurle des ordres. Sa peau violette semble absorber la lumière du feu. Les quinze guerriers vistani forment un cercle, lames courbes levées, boucliers usés, regard déterminé. « Encore ! Plus vite ! Strahd ne vous laissera pas respirer. » Il frappe un bouclier, corrige une posture, projette un homme à terre d’un coup d’épaule. Pas par cruauté, par nécessité.
À l’écart, sous une tente tendue comme une voile de guerre, une femme au regard gris aligne les armes sur la table : épée, arbalète, pique, hallebarde. Quatorze lames opérationnelles, douze fissurées, six arbalètes, quarante et un carreaux, des rations pour huit jours. Son regard ne tremble pas. Elle pense déjà au siège. Le camp n’est plus un refuge, c’est une forge.
Le vent annonce leur arrivée avant qu’on les voie. Quelques jours plus tard, Diabo traverse le camp d’un pas souple, manteau noir déchiré, haillons encore tachés. À ses côtés, deux enfants baroviens, pâles, tremblants, vivants. Ils viennent du moulin des Douceurs. Les aventuriers ont affronté les guenaudes. Diabo a couvert leur retraite. Damon Senior observe. Pas un mot, juste un hochement de tête. « Tu vois, j’ai besoin d’un vendeur qui sait mentir sans trembler. »
Diabo sourit. Il devient apprenti de la boutique ambulante de Damon Senior : commerce, troc, contrebande, artefacts bénis. Les enfants sont confiés à une femme du camp. « Vous savez compter ? » Silence. « Vous apprendrez. » Ils porteront les rations, compteront les flèches. Dans ce camp, même l’innocence devient utile.
Quelques jours plus tard, quatre silhouettes noires émergent de la brume : armure austère, marteau, manteau, arme bénie, symbole gravé à même la chair. Les quatre Inquisiteurs ulmistes arrivent du village de Krezk. Ils ont combattu un prêtre, un homme pieux, un homme possédé, un flagelleur mental sous la soutane. Ils ont tenu parole aux aventuriers. À la lumière, leur chef s’agenouille devant le feu. « Nous avons promis notre aide contre Strahd. Nous tiendrons serment. »
Les Vistani murmurent. La tension existe déjà, mais la guerre approche, et la guerre unit les fanatiques.
Quelques jours plus tard, les sabots frappent la terre. Esmeralda d’Avenir surgit à cheval. À ses côtés, Drusilla, la bête éclipsante, créature dressée à l’œil solaire et au pelage d’ombre. Derrière elle, une charrette. À l’intérieur, Rudolf Van Richten, inconscient. Il s’est injecté un sérum et s’est transformé en prédateur. Il a sauvé les aventuriers, puis les a attaqués.
La charrette s’arrête. Une guérisseuse prend les choses en main. Elle veille, elle soigne, elle stabilise. Van Richten se réveille : ses jambes ne répondent plus. Damon Senior, sans un mot, travaille dans la nuit. Fer, bois, une roue renforcée : un fauteuil roulant de guerre. Van Richten ne marchera plus, mais il aidera au commandement.
Quelques jours plus tard, la nuit est calme. Puis un hurlement. Pas un cri. Les Inquisiteurs ulmistes saisissent leurs armes. Les loups émergent du brouillard un par un : yeux jaunes, crocs luisants, silence discipliné. Puis il apparaît. Valgore. Il marche droit vers le feu central, vers Van Richten, vers l’Inquisition. Un seul mot. « Chasseur. »
Les Inquisiteurs ulmistes tendent leurs armes. Van Richten ne détourne pas le regard. L’air devient tranchant, et Esmeralda s’interpose. « Pas ici. Pas maintenant. »
Valgore gronde, et c’est là que Damon Senior se lève. Il ne rugit pas, il ne provoque pas. Il enlève son cigare, il le plante dans la braise. « Si tu veux commander ici, prouve-le. »
Silence. Avant-bras contre avant-bras, chair contre chair, force contre force. Le sol craque, les loups reculent d’un pas. Valgore pousse, Damon Senior ne bouge pas. Le feu monte, les veines gonflent, puis lentement Valgore pâlit. Un genou touche la terre. La meute baisse la tête. Pas par peur, par reconnaissance. Valgore relève les yeux. Il ne sourit pas, il hoche la tête.
« Capitaine. »
Et pour la première fois, la meute devient une armée.
Quelques jours plus tard, la nuit est tombée sur la Barovie. La rivière Tser charrie ses eaux sombres avec un grondement étouffé, comme si la terre elle-même murmurait. Le campement s’agrandit : les torches brûlent, des silhouettes d’alliés s’entraînent, des armes sont affûtées, des murmures parlent de Ravenloft. Au centre de ce petit bastion d’espoir brille une enseigne familière : Daemon aux mille diamants.
Sous la toile de sa boutique, Damon Senior est assis sur un coffre en bois noirci. Un cigare épais brûle entre ses mains, la braise rouge pulse doucement dans l’ombre. Il ne sourit pas. Il regarde les flammes du camp. Il pense à eux, au champion de la flamme, à celui qui est tombé, à celui qui n’est jamais revenu. Makar.
Une bouffée de fumée s’élève, puis Damon Senior se fige. Quelque chose change dans l’air. Ce n’est pas une menace, ce n’est pas une présence hostile. C’est une vibration, une note presque imperceptible. Une flûte.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Damon Senior se lève lentement. Il écrase son cigare sans un mot. Il quitte le camp sans prévenir personne. Les torches s’éloignent derrière lui. Il s’enfonce dans la forêt noire. Le vent cesse, même les insectes se taisent. Puis il entend clairement une mélodie, ancienne, trop ancienne. Damon Senior s’arrête.
Dans la pénombre, entre les troncs tordus, une silhouette flotte légèrement au-dessus du sol : tunique orangée, peau pâle, verdâtre, crête rouge carmin tombant dans le dos comme une flamme figée, deux fentes fines à la place du nez, des cristaux roses scintillant à ses oreilles, une flûte dorée reposant entre ses mains.
La musique s’éteint. Silence. La silhouette ouvre les yeux : d’or, calmes, infiniment calmes. Une voix douce, stable. « Bonjour, Damon. Nous avons à parler. »
Le cigare tombe de la main du tieffelin. Il chancelle d’un pas, ses genoux frappent la terre humide. Il ne parle pas. Il ne peut pas. Ses yeux brillent : pas de peur, pas de doute. De reconnaissance, de soulagement, de douleur aussi. Makar ne bouge pas. Il ne tend pas la main, il n’en a pas besoin. La forêt semble se courber autour d’eux.
La conversation commence. On n’entend rien. On voit seulement le visage de Damon Senior se refermer, puis se durcir, puis pâlir. Ses épaules se contractent. Il secoue la tête. Il se relève lentement. Makar parle encore, un murmure à peine audible. Damon Senior recule d’un pas, ses yeux s’écarquillent. Il comprend. Il comprend trop bien.
Le silence retombe, long, lourd. Puis soudain, Damon Senior éclate de rire. Un rire grave, franc, un rire d’homme qui a déjà perdu trop de choses pour craindre encore l’impossible. Il essuie une larme du revers de sa main, replace ses lunettes sur son nez. Il regarde Makar droit dans les yeux. « Si c’est la seule solution, mon ami, alors qu’il en soit ainsi. »
Makar incline légèrement la tête. Pas un sourire, pas une approbation, juste une acceptation. Le vent reprend, les feuilles frémissent. Quand Damon cligne des yeux, Makar n’est plus là. Il ne reste qu’une note suspendue dans l’air.
Damon Senior ramasse son cigare, il le rallume. Il regarde vers le château de Ravenloft, loin dans la nuit, et pour la première fois depuis longtemps, il n’a plus peur.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
I
SOUS LE DOME FEERIQUE

Le marais de Berez avait pris son dû. Baba Lysaga y gisait, vaincue ; Rahadin, le chambellan de Strahd, y avait tué Morgrim avant de se dissoudre dans l’air en emportant le journal de son maître ; le nain en était revenu, un bras de moins, et Silat, après que Lorian, Clovis et Morgrim se furent tenus entre sa main et le berceau, avait fini par accepter Sahel pour fils.
La nuit tomba sur la cabane de la sorcière, ce logis taillé à même le tronc d’un arbre gigantesque. L’écorce y servait de mur, la sève séchée de vernis, et l’odeur de vase montait encore des planches comme d’une plaie mal fermée. Dans un coin, Silat s’était assis contre le bois, et Sahel était venu se lover contre lui. L’enfant n’avait pas de chair : il avait du sable, un sable doré qui coulait, se rassemblait, prenait la forme que Sahel désirait. Cette nuit-là, il voulut être un nourrisson qui dort. Les grains se firent joue, paupière, petit poing refermé sur un pan de la tunique du moine. Silat le regarda de son œil unique jusqu’à ce que le sommeil le prenne à son tour, et sa main resta posée sur ce dos qui n’était pas un dos, qu’il n’avait pas su frapper.
Morgrim s’était couché sans un mot. Il avait beaucoup vécu en peu de jours : la mort, le retour, le bras absent dont l’épaule cherchait encore le poids. Il dormit comme on s’effondre. Damon et le vieux Davian suivirent, et bientôt la cabane ne fut plus qu’un souffle de dormeurs.
Clovis, lui, ne dormait pas. Il chercha Irina du regard, et l’emmena dehors. Lorian les vit sortir. Il se plaça au seuil, paumes ouvertes, et le monde changea autour de la cabane. Une clarté monta du sol, pâle et froide comme du givre sur une vitre, et s’arrondit au-dessus d’eux en un globe de lumière féerique. Vu de l’intérieur, les branches scintillaient. Vu du dehors, il n’y avait plus rien : ni cabane, ni arbre, ni feu, rien qu’un pan de marais que tout passant aurait traversé sans le voir. Le druide resta là, adossé à l’écorce, ses cornes prises dans la lueur, à faire semblant de ne veiller que sur la nuit.
Clovis et Irina allèrent un peu plus loin, sous le dôme, là où la lumière se faisait plus mince. Il s’excusa. Il ne l’avait pas assez prise en considération, dit-il, et il le savait. Elle l’écouta sans le contredire, puis elle parla à son tour, et ce qu’elle dit lui glaça la nuque : elle avait songé à se rendre. À marcher jusqu’à Strahd et à lui offrir ce qu’il voulait, pour que tout cela cesse. Elle n’en tremblait pas. Irina avait conscience de sa place, de ce qu’elle pouvait faire de plus, et de ce qu’elle n’osait pas s’imposer. Tous ces aventuriers étaient en danger à cause d’elle ; si elle n’était pas là, peut-être que les choses seraient simplement plus simples. Elle le disait avec une sagesse qui n’appartenait pas à son âge.
Clovis la rassura. Elle n’était pas un poids. Il ferait en sorte qu’elle se sente chez elle parmi eux, à l’aise, à sa place. Puis, parce que la nuit était longue et que le dôme les tenait à l’écart du monde, il se confia à son tour. Il lui parla de Camelia. De la femme qu’il aimait, et qui était morte. Il lui dit qu’elle lui ressemblait beaucoup. Et dans un mouvement de tête, dans un battement de cils, dans une respiration, le barde eut un flash : Camelia était là, dans les traits d’Irina, à s’y méprendre. Ce fut choquant, troublant, vertigineux, un pas de trop au bord d’un puits. Il continua pourtant de raconter sa peine, la perte de son amour, et Irina n’était plus que compassion. Alors ses jambes cédèrent. Clovis tomba à genoux et pleura, et Irina se pencha et le prit dans ses bras. Quand il se releva, il la remercia. Elle rentra se coucher.
Il resta un moment sous la lumière froide, puis revint vers le seuil. Lorian ne bougea pas. Il regardait le marais avec l’application d’un homme qui n’a rien entendu, alors que ses oreilles féeriques n’avaient pas perdu un mot. Clovis s’assit près de lui. Ils parlèrent de ce que le barde portait en lui, de tout ceci, sans détour. Une fraternité honnête se noua entre ces deux-là, l’un changé en bien, l’autre en mal, et tous deux en proie à plus de questions que de réponses. Quand la conversation s’éteignit, Clovis se pencha et embrassa le front du druide, juste sous la naissance des cornes. Puis chacun alla dormir de son côté.
Le petit matin fut gris et pauvre. On déjeuna comme on put, on rassembla les affaires, et l’on prit la route d’Argynvostholt.
Ce fut sur cette route que la soif rattrapa Clovis. Cela faisait plusieurs lunes qu’il n’avait pas bu de sang humain, et le manque le rongeait sans qu’il le sache, comme une eau creuse la pierre. Il marchait près de Lorian. Puis il ne marcha plus : la bête en lui prit le dessus d’un coup, et ses crocs se plantèrent dans le cou du druide.
Silat réagit en un éclair. Morgrim, d’un seul bras, fut sur eux presque aussi vite. Ils arrachèrent le barde à sa proie, le clouèrent au sol dans la boue, et l’assommèrent. Lorian se releva la main au cou, le sang entre les doigts. Ce n’était pas grand-chose : deux trous, une brûlure. Et ce que Clovis était ne se transmettait pas par la morsure ; le druide ne deviendrait pas ce que son frère était devenu. Ils le lièrent tout de même, et Damon chargea le corps inconscient sur ses épaules.
Ils reprirent la marche. Personne ne parla d’abord. Puis quelqu’un le dit, et les autres ne le contredirent pas : Clovis devrait embrasser complètement son destin de vampire, ou il deviendrait un poids pour le groupe, voire un danger. Il faudrait le mettre en face de ses responsabilités.
Ils avancèrent, et avancèrent encore, et la bâtisse se dressa devant eux. Un manoir immense, somptueux jadis, fait d’une pierre blanche que les siècles avaient noircie et que la ruine avait ouverte au ciel. À l’entrée, une statue de dragon veillait, majestueuse, les ailes rongées mais la gueule intacte.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Ils n’eurent pas le temps d’y toucher. Un vertige les prit, tous ensemble. Une brume se levait, qui ne venait de nulle part, qui les enveloppait, les enveloppait encore, et lorsque Damon sentit le poids de Clovis s’alléger sur ses épaules, il n’y avait déjà plus de manoir, plus de statue, plus de route. Les Champions d’Alear venaient d’être happés dans une vision.
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II
LE CONSEIL DE LA DERNIERE NUIT

La brume ne se dissipa pas : elle se referma, et de l’autre côté il y avait une salle. Ronde, noyée d’une lumière dorée. Une immense table circulaire en occupait le centre, couverte de cartes et de parchemins annotés, de pions d’argent sculptés en chevaliers, en villages, en lignes de front. Des torches brûlaient dans des braseros en forme de dragon, et sur le bois poli, sous les cartes, était gravé le sceau de l’Ordre. Les Champions n’avaient plus de mains pour toucher cette table, plus de voix pour appeler. Ils étaient là comme on est dans un souvenir qui n’est pas le sien, et ils regardèrent.
Quatre hommes se tenaient autour de la table. Le premier la dominait sans s’asseoir. Son armure claire renvoyait les flammes ; ses cheveux blonds et bouclés tombaient sur ses épaules comme une crinière solaire, et une moustache du même or barrait son visage. Une main gantée reposait sur la carte de Barovie. Argynvost portait sa forme d’emprunt comme on porte un manteau trop étroit.
À sa droite, Vladimir Horngaard, bras croisés, silhouette d’acier, les cheveux en brosse parsemés de gris aux tempes. Il ne parlait pas encore. Il jaugeait.
À sa gauche, Sir Godfrey Gwilym, droit comme une statue funéraire, appuyé sur la garde de son épée. Les traits graves, mais le visage jeune, lisse encore, et des cheveux longs et blonds qui n’avaient pas connu la cendre.
Et en face, la cape rouge rejetée sur les épaules, les bras nus tatoués de serpents anciens, les cheveux longs d’un brun sombre, la moustache massive et les rouflaquettes sur les joues : Avenmar von Zalarion. Il tournait lentement un poignard entre ses doigts. Quelque part dans la brume, un barde ligoté portait une lame qui avait porté ce nom avant de le porter lui.
Argynvost rompit le silence. « Berez sera frappée à l’aube. » La voix était calme, mais chaque mot pesait son poids de pierre. Le doigt ganté glissa sur la carte, vers les marais. « Les éclaireurs rapportent trois colonnes de morts-vivants. Une avant-garde de vampires. Rahadin commande en personne. »
Vladimir se pencha aussitôt sur la table. « Alors on les intercepte en terrain ouvert. Avant qu’ils atteignent les marais, avant qu’ils atteignent Berez. » Ses mains poussèrent les figurines de chevaliers sur le parchemin. « Je prends la tête de deux escadrons. Charge frontale. On écrase les troupes, on coupe la nécromancie à la racine. »
Godfrey leva les yeux. « Et Strahd ? »
Un silence tomba. Argynvost ne répondit pas tout de suite. Avenmar, lui, sourit lentement. « Aucune retraite. » Tous se retournèrent vers lui.
« Tu es fou », gronda Vladimir.
« Non. » Avenmar planta son poignard dans la table. « Je suis son cousin. C’est mon devoir. Et il ne résiste jamais à l’idée de me voir tomber. »
Godfrey fronça les sourcils. « Tu veux l’affronter seul ? »
« Pas pour le tuer, mon ami. Je le crains. » Avenmar regarda le dragon en face de lui. « Pour le retenir. »
Argynvost le fixa longuement. « Le temps que j’abandonne cette forme. »
« Exactement. »
Un souffle parcourut la salle. Godfrey comprit avant les autres. « Tu comptes te battre contre lui jusqu’à ce que le ciel s’ouvre. »
Avenmar ne répondit que par le silence, et ce silence était lourd. Vladimir frappa la table du poing. « Très bien. Pendant que vous jouez aux légendes… » Il désigna la carte. « Je mène l’Ordre. Mes chevaliers marcheront avec moi contre la horde. Si Strahd s’attarde avec toi, on décime son armée. »
Argynvost hocha la tête. « C’est décidé. »
Godfrey s’avança. « Et le manoir ? »
Le dragon tourna lentement la tête vers lui. « Pendant ma métamorphose, je serai vulnérable. » Il posa une main sur la table. « Toi, Godfrey, tu restes ici. »
Godfrey serra la mâchoire. « Avec qui ? »
Argynvost regarda derrière lui. Dans la pénombre, quatre silhouettes se tenaient droites, quatre chevaliers en armure argentée qui n’avaient pas bougé depuis le début : le Vengeur, le Protecteur, le Fleurettiste et le Purificateur. « Mes meilleurs, dit-il doucement. Mes gardiens. »
Avenmar se tourna vers eux, sourire féroce. « Pendant que je parle avec mon cher cousin, protégez le dragon. »
« Aucun vampire ne franchit ces portes, ajouta Vladimir. Même si le ciel tombe. »
Godfrey posa un genou à terre. « Je jure que personne ne troublera votre transformation, seigneur. »
Argynvost ferma les yeux une seconde. Puis : « Alors que cette nuit soit digne d’être chantée. »
Le conseil se défit. Quelques instants après, Avenmar s’approcha d’Argynvost et parla bas. « Si je ne reviens pas… »
« Tu reviendras, répondit le dragon. Ou quelqu’un de ton sang murmurera. »
Leurs regards se croisèrent. Vladimir se détournait déjà : « En selle dans dix minutes. » Godfrey, lui, s’avança et observa Avenmar un long moment. « Fais-le saigner, mon frère. »
Avenmar sourit. « Je ferai mieux que ça. »
Ils se saisirent mutuellement les avant-bras, à la manière des fratries d’armes. Avenmar lut l’inquiétude dans les yeux du plus jeune. « Nous nous reverrons, frère. J’en fais la promesse. » Puis il se tourna vers la porte. « Je vais lui rappeler qui nous étions. »
7
CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Les torches vacillèrent. La scène trembla, et se dissolut.
Bien plus tard, dans le manoir. La grande salle était une cathédrale de pierre. Des piliers sculptés de dragons soutenaient une voûte vertigineuse ; des tapis aux armoiries d’argent couvraient le sol ; les torches brûlaient haut, très haut. Godfrey avança au centre du hall, la cape claquant derrière lui, et désigna deux des chevaliers. « Vous deux : sous la voûte principale. Quand la porte cédera, vous formez l’enclume. » Il se tourna vers les deux autres. « Vous, vous venez avec moi. » Son doigt pointa la cour monumentale de l’aile sud. « Argynvost commence le rituel. Vous êtes son bouclier. » Les quatre acquiescèrent sans un mot. L’air vibrait déjà.
Dans la cour, en haut des escaliers, Argynvost se tenait immobile, les mains jointes. Autour de lui, des runes gravées dans la pierre ancienne s’illuminaient d’un blanc spectral. Le vent s’enroulait autour de son armure ; quelque chose de lourd s’épaississait dans l’air, comme une respiration trop vaste pour une poitrine d’homme. Godfrey s’arrêta à l’entrée de la cour. Personne ne passerait.
Derrière eux, la porte monumentale gronda. Un choc sourd, puis un autre. Une main osseuse traversa une planche. Puis deux. Puis vingt. Le battant éclata et les squelettes-soldats surgirent, armures rouillées, hallebardes tordues, des orbites où brûlait la lueur verte de la nécromancie. « Contact ! » hurla l’un des chevaliers.
Une lame d’argent trancha un crâne. Mais déjà d’autres arrivaient, trop nombreux. Godfrey, depuis la cour, voyait le fracas. Il ne bougea pas. « Tenez ! »
Derrière lui, les épaulières du dragon se fissuraient ; sous l’acier, quelque chose respirait. Dans le hall, un chevalier fut projeté contre une colonne, se releva ensanglanté, recula d’un pas, puis d’un autre. Des plumes de lumière jaillirent des épaules d’Argynvost, ses yeux se mirent à brûler, le sol trembla. Godfrey serra les dents. Plus vite.
Un bélier improvisé de cadavres acheva la porte. Les squelettes s’engouffrèrent sous une pluie de flèches noires, et ce fut le chaos. Des torches tombèrent, et le feu prit aux tentures. Le manoir brûlait, et la transformation continuait.
Godfrey tira son épée et se plaça devant Argynvost. « Si quelqu’un franchit cette cour, qu’il me marche dessus. »
La lumière blanche devint aveuglante. Dans le grand hall, la bataille n’était plus un choc : c’était une tempête. Et ce n’était que la première vague.
Une heure plus tard, le manoir tremblait. Pas sous les coups : sous la fatigue. Le grand hall était méconnaissable : colonnes fêlées, tentures en flammes, des os jonchant le marbre mêlés à un sang noirâtre. Les quatre chevaliers tenaient encore, à peine, épées cabossées, épaules couvertes d’entailles. Le cercle de runes pulsait, plus vite, plus fort ; l’air se déchirait comme une toile brûlée.
Alors, au loin, très loin, un son grave s’éleva. Un cor, long, brisé. Un unique appel.
Godfrey pâlit. Il connaissait ce signal ; tous les chevaliers le connaissaient. Un seul son, pour une seule chose. Un commandant était tombé.
Vladimir. Personne ne prononça son nom. Chacun l’entendit dans sa poitrine.
Argynvost ouvrit les bras. Son armure se fissura comme de la glace sous le soleil. Une lumière blanche explosa dans la cour, les murs vibrèrent, les dragons de pierre hurlèrent dans leurs piliers. Des ailes d’énergie se déployèrent, la chair devint écaille, et la voix qui sortit de lui n’était plus humaine. « Tenez. »
Puis il n’y eut plus d’homme. Un dragon d’argent gigantesque s’arracha au cercle en pulvérisant les dalles ; son souffle renversa Godfrey et les quatre chevaliers. Les toits éclatèrent. La créature titanesque s’éleva dans la nuit en feu, vers Berez, vers la guerre, vers Strahd.
Dans le hall, un rire sec. Puis un battement d’ailes. Les ombres coulèrent le long des murs. Des silhouettes se laissèrent tomber depuis les balcons éventrés : des vampires. Pas des seigneurs, mais pas des goules non plus. Des soldats, affûtés, rapides, silencieux. Les deux chevaliers de l’avant n’eurent pas le temps de souffler.
Godfrey se releva, épée levée, et se planta au centre du passage. « On ne recule plus. Ce manoir est vivant tant que nous respirons. »
Les quatre se reformèrent, dos à dos, fatigués, blessés, debout. Un vampire sourit, crocs luisants ; un chevalier lui planta sa lame bénie dans la gorge et il se désagrégea en cendres noires. Deux autres surgirent, la mêlée explosa. Un chevalier saisi par-derrière fut mordu et hurla ; son frère l’arracha à la prise et écrasa le vampire à coups répétés. Godfrey fendit un torse dans un éclair de lumière sacrée.
Déjà de nouveaux cris résonnaient dehors. Plus. Encore plus. Trop.
Godfrey regarda ses hommes. « Il a pris son envol. » Il resserra ses doigts sur la garde. « Alors maintenant, c’est à nous de survivre. »
Les silhouettes entraient en rampant, des yeux rouges dans la fumée. La troisième vague. Et dans cette vague, le Purificateur tomba.
Une heure encore. Le manoir ne brûlait plus : il saignait. Il ne restait que des braises, des murs noircis, des statues éventrées, des corps brisés au pied des escaliers. Les trois chevaliers respiraient comme des bêtes traquées, armures fendues, bras tremblants. Godfrey se tenait encore droit, mais ses épaules avaient vieilli d’un siècle.
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Puis, au loin, un son nouveau. Plus long que le premier. Plus grave, plus vide. Trois notes descendantes.
Personne ne parla. Ce n’était pas une retraite, ce n’était pas une charge. C’était une mort, une mort unique. Godfrey ferma les yeux. Avenmar. Le nom ne sortit pas ; il resta coincé dans la gorge du monde.
Les portes fracassées explosèrent, non pas sous un bélier, sous une marche. Trois silhouettes avancèrent dans la fumée, hautes, massives, le métal de leurs armures non pas rouillé mais rouge, d’un rouge sombre gravé de glyphes nécromantiques, les heaumes clos. Chaque pas faisait vibrer la pierre. Les trois armures rouges. La garde rapprochée de Strahd. Les tueurs de dragons.
Godfrey avança d’un pas et leva son épée. « Personne ne dépasse ce hall. » Il regarda les trois autres. « C’est ici. C’est maintenant. C’est à nous. »
Les chevaliers se placèrent en demi-cercle, dos aux escaliers, face à la nuit. Le Vengeur chargea le premier. L’armure rouge ne broncha pas sous sa lame ; une masse bien placée lui brisa le crâne. Le Fleurettiste bondit et tenta d’embrocher la deuxième armure au défaut du plastron. Le coup fut rapide, net, précis. Il tomba aux côtés de son frère. Le Protecteur reçut un choc qui le projeta de plusieurs mètres. Godfrey voulut se faire barrage, et se retrouva à son tour jeté à l’autre bout du hall, le souffle arraché.
Il se releva. Il se tourna vers les trois colosses, le regard clair, calme, terrible. Ce n’était plus une bataille. C’était un cercle qui se fermait. Il planta son épée dans le sol. « Tant que je respire, Strahd n’aura pas cette maison. »
Les armures rouges restèrent en place. Le manoir ne tremblait plus. Il était silencieux, d’un silence trop vaste pour être naturel. La fumée pendait au plafond comme un linceul ; les trois armures se dressaient, figées comme des statues infernales.
Puis, au loin, très loin, un son qui n’aurait pas dû exister. Un appel si long qu’il semblait avaler l’air, grave, creux, définitif. Le cor de la mort d’un seigneur.
Godfrey ferma les yeux. Il n’avait pas besoin qu’on le lui dise. Argynvost. Le dragon était tombé, et le ciel avec lui.
Les armures rouges abaissèrent leurs armes en même temps. Une silhouette traversa la fumée, fine, droite, silencieuse, le regard vide comme une crypte. Rahadin. « Cesse. » Une simple parole. Les colosses d’acier s’immobilisèrent tout à fait. Rahadin inclina légèrement la tête. « Le maître arrive. »
Les portes restantes du grand hall volèrent en éclats, pas sous un choc : sous un pas. Une silhouette surgit dans un nuage de gravats sur un cheval noir aux sabots en feu, la crinière brûlant comme une torche vivante. Bucéphale. Sur sa selle, Strahd von Zarovich, armure cramoisie ruisselante de sang séché, cape lourde comme une nuit tombale, regard ancien. À son flanc, tenu par une main, traînait le corps inerte de Vladimir. L’armure du général racla la pierre.
Strahd s’arrêta au centre du hall et jeta le cadavre. Il roula jusqu’aux pieds de Godfrey.
Godfrey ne s’agenouilla pas. Il ne cria pas. Il fixa Strahd, puis regarda Vladimir, et inclina la tête. Un salut. Un adieu. Le Protecteur resta au sol ; ils le savaient tous les deux. Il n’y aurait pas de retraite, il n’y aurait pas de victoire. Seulement une fin digne.
Strahd observa les ruines. « Cela faisait longtemps. » Un sourire mince. « Quel gâchis. » La pierre fumait sous les sabots. « Déposez vos armes. Ou tentez votre chance. »
Godfrey leva son épée. La lame tremblait, pas de peur : de fatigue. Sa voix était basse, mais elle portait. « Nous ne gagnerons pas. Mais nous combattrons. Et tant que nous respirerons, cette maison ne se rendra pas. »
Strahd s’approcha nonchalamment du chevalier au sol et lui plaqua le talon de sa botte contre le cou. Un craquement sec, définitif.
Godfrey était seul.
Le grand hall était devenu un charnier sacré. Les corps des quatre chevaliers gisaient là où ils étaient tombés, comme des statues brisées autour du cercle central : l’un encore à genoux, l’épée plantée dans la pierre ; un autre contre une colonne fendue ; deux autres formant une barricade dérisoire de boucliers éclatés. Godfrey était à genoux, l’armure éventrée, une main crispée sur sa lame fissurée, l’autre contre sa poitrine. Chaque souffle était un combat. Strahd se tenait devant lui, et son armure cramoisie n’était tachée que de poussière.
Godfrey releva la tête. Ses yeux cherchèrent les morts, puis le vampire. « Tu étais un général, dit-il d’une voix rauque. Pas un monstre. »
Strahd inclina légèrement la tête. « Je suis toujours un général. J’ai simplement changé d’armée. »
Godfrey laissa échapper un souffle qui pouvait être un rire ou un sanglot. « Nous avons prêté serment. Nous avons cru à ton honneur. Argynvost. Vladimir. Avenmar. » Chaque nom était une lame. « Tu as juré de protéger cette terre. »
Strahd s’approcha, ses bottes claquant sur le marbre. « Je suis cette terre. »
Godfrey tenta de se relever. Ses jambes refusèrent ; il resta à genoux. « Tu étais l’un des nôtres. Le sang du dragon coule près du tien. »
Strahd se pencha jusqu’à ce que leurs regards fussent à la même hauteur. « Le sang ne signifie rien. Le pouvoir, si. »
Godfrey serra les dents. « Alors tu es mort pour nous, Strahd. »
« Non. Je viens de naître. »
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Godfrey ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, il n’y avait plus de peur en eux, seulement une certitude brûlante. « Tant que je respirerai, tu ne posséderas pas nos âmes. »
Strahd soupira. « Tu ne respires plus. »
Un mouvement trop rapide pour être vu. Une douleur blanche. Puis plus rien dans les jambes, et Godfrey s’affaissa sur le flanc. Il regarda le plafond brisé, la fumée, le ciel mort. Ses lèvres bougeaient encore. Rahadin ne s’approcha pas. Strahd écouta. « Argynvost… pardonne-nous. » Puis un murmure, que la vision ne laissa pas finir.
Strahd se redressa. Il restait, tout au fond de son regard, quelque chose qui ressemblait à de la mélancolie. Godfrey expira. Le grand hall devint une crypte. Strahd tourna le dos aux morts. « Qu’on laisse leurs corps. Que la haine fasse le reste. »
Rahadin inclina la tête. Les armures rouges reprirent vie. Et quelque part dans les ruines, tandis que la lumière dorée s’éteignait sur quatre spectateurs sans corps, dans une nuit qui n’était pas la leur, quelque chose refusa de mourir.
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III
LE TRONE DE VLADIMIR

Le premier retour fut la douleur. Puis le froid de la pierre sous les genoux. Clovis ouvrit les yeux sur ses propres poignets : du fer les liait, un fer vieux, rongé, qui tenait encore. À sa gauche, Morgrim, à genoux lui aussi, le moignon serré contre le flanc ; à sa droite, Silat, l’œil unique déjà en mouvement ; Lorian, dont la main entravée cherchait la morsure à son cou ; plus loin, Irina, Davian, Damon, alignés comme eux. Ils s’étaient réveillés ainsi.
Le grand hall n’était plus celui de la vision. Les piliers aux dragons n’étaient que des chicots noirs ; la voûte crevée laissait pleuvoir une nuit sans étoiles sur le marbre. Et debout entre les colonnes, une armée attendait. Des chevaliers, aux armoiries d’argent que les Champions venaient de voir mourir ; sous les heaumes, des os, du vide, des lueurs. Le silence sentait la cendre froide et le fer mouillé.
Une voix vint de l’ombre, derrière eux. Qui étaient-ils ? Que voulaient-ils ?
Ils répondirent qu’ils étaient des alliés. Qu’ils cherchaient à détruire Strahd. Alors Clovis leva ses mains liées et du bout des doigts désigna la garde qui pendait encore à sa hanche. « Regardez cette épée. C’est celle d’Avenmar. Je suis son descendant. »
L’ombre se déplaça. L’homme qui en sortit ne marchait pas : il flottait, à un doigt du sol. Ses cheveux blancs ondulaient autour de sa tête comme des algues dans une eau lente. Le visage était craquelé de part en part, presque un crâne ; l’armure, fissurée de tous côtés, laissait voir dans ses fentes un rien qui luisait. Mais il portait encore sa rapière, et encore sa noblesse : le port droit, la traîne de la cape sans un pli. Le froid le précédait. Là où il passait, le souffle des vivants devenait visible.
Sir Godfrey Gwilym s’arrêta devant Clovis. Ils l’avaient vu jeune, blond, à genoux dans le sang de ses frères. Il ne l’était plus. La pointe de la rapière se posa sous le menton du barde, là où bat le sang chez ceux qui en ont encore. « Où as-tu eu cette épée ? »
Clovis répondit. Une comète, un nom que Strahd avait prononcé avec terreur, une lignée. Il parla bien : il avait une lame sous la gorge, et c’était, de tous les publics, celui qu’il connaissait le mieux. La rapière écouta. Puis elle se retira, lentement.
« Ce n’est pas à moi de décider de votre sort. » Un geste, et les chevaliers morts s’ébranlèrent d’un seul mouvement. Les Champions furent relevés, escortés plus haut dans le manoir, par des escaliers où des marches manquaient, des couloirs où la brume entrait par les fenêtres éventrées.
La salle du trône était longue, basse, éclairée par rien. Au fond, quelqu’un les attendait depuis très longtemps. Vladimir Horngaard n’était plus qu’un squelette. L’acier qu’ils avaient vu frapper une table de conseil pendait sur des os ; une épée reposait au fourreau contre sa cuisse, la main décharnée posée sur la garde. Il les regarda de haut, et il ne dit rien. Le silence dura, jusqu’à ce que les Champions comprennent qu’on ne leur poserait aucune question. On attendait.
Alors ils parlèrent. La Gueule du Loup, l’imposture de Kyril, la brume qui les avait pris devant le manoir. La vision, avec précaution. Puis ce qu’ils voulaient : une armée, la sienne, pour marcher sur Ravenloft, assiéger le château et défaire, dans une dernière guerre, le seigneur de ces terres.
Le crâne se pencha. La voix qui en sortit était sèche comme deux pierres frottées.
Non. Strahd ne devait pas mourir. Tant qu’il vivait, il souffrait, autant qu’eux, de cette éternité de brume qu’il s’était forgée ; la mort serait une punition trop douce, et Vladimir ne la lui accorderait pas. Ses chevaliers ne parcouraient pas la Barovie. Le manoir et Berez : voilà leur monde. Au-delà, leurs souvenirs se brouillaient, ils oubliaient leur nom, leur serment, leur route, et la brume les gardait à jamais. Une armée de morts qui se perd n’assiège rien.
Ils insistèrent. Sous les orbites vides, quelque chose pesait chaque mot. Enfin la main osseuse quitta la garde de l’épée. Une proposition. Ils affronteraient Sir Godfrey dans une bataille de stratégie. S’ils l’emportaient, Vladimir leur donnerait ses armées : Godfrey lui-même les suivrait jusque devant les remparts de Ravenloft et, au moment opportun, lancerait l’appel. Alors les chevaliers de l’Ordre sauraient où aller, brume ou non.
Godfrey s’avança au centre de la salle et leva un bras. Le sol répondit. Les dalles se redressèrent, se rangèrent, blanchirent et noircirent en damier ; des statues tombèrent de la pénombre du plafond et se plantèrent debout sur les cases, cavaliers de pierre, tours, une reine au visage mangé. La salle du trône était devenue un échiquier assez vaste pour qu’on y marche, et Godfrey se tenait de l’autre côté, seul, ses cheveux blancs flottant dans le noir.
Chaque Champion dut prendre la place d’une pièce. Ce qui suivit ne fut pas un combat de lames. Ce fut pire : lent, silencieux, et chaque déplacement pesait le poids d’un homme. Lorian comptait depuis sa case, murmurait des trajectoires. Clovis parlait à voix basse, pour tous, et pour une fois personne ne l’interrompit. En face, Godfrey déplaçait ses statues d’un geste du menton ; elles glissaient sur la pierre en grinçant, et chacune de ses avancées fermait une porte. Il menait la danse, et de loin. Les Champions cédaient une tour, sauvaient un cavalier, sentaient le filet se resserrer.
Puis Godfrey fit une erreur. Une seule. Une statue avancée d’une case de trop, une ligne ouverte qui n’aurait pas dû l’être. Lorian la vit ; Clovis la dit ; Silat confirma d’un signe. Morgrim se mit en marche. Trois mouvements plus tard, la reine de pierre s’arrêtait devant le roi de Godfrey, et il n’y avait plus rien pour s’interposer.
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Le chevalier spectral regarda longuement la position. Puis il inclina la tête, comme il l’avait fait devant Strahd, et les statues retombèrent en poussière. Ils avaient gagné cette bataille. Pas encore la guerre. Mais Vladimir Horngaard, depuis son trône, laissa tomber trois mots : il tiendrait parole.
Pendant l’affrontement, Lorian n’avait pas seulement compté les cases. Une lueur l’avait dérangé : elle filtrait, ténue, par les jointures du fourreau posé contre la cuisse du squelette. Il posa la question.
Cette épée, dit Vladimir, avait blessé Strahd de son vivant. Il ne pouvait plus la tirer. Ce qu’il était devenu ne le supportait pas : hors du fourreau, la lame n’était que lumière, une lumière de soleil pur, et tout ce qui était mort fuyait devant elle. Lui compris.
Lorian posa d’autres questions, et chacune était raisonnable. Une arme qui fait fuir les morts ne servirait à personne dans cette salle. Elle servirait à ceux qui allaient frapper à la porte du vampire. Le silence de Vladimir dura moins longtemps que le premier. La main osseuse détacha le fourreau et le tendit.
Ce fut Morgrim qui s’avança. Le nain déposa sa masse d’armes au pied du trône et referma sa main unique sur la garde. Le fourreau était chaud. Sous le cuir, quelque chose battait comme un jour d’été enfermé. Morgrim, fils de Grimnir, ne dit rien ; il recula d’un pas, et l’épée resta à son côté.
Godfrey leur indiqua l’étage. Des chambres, dit-il, où dormir en toute quiétude ; il les attendrait au petit matin pour prendre la route.
Ils montèrent seuls. Autour d’eux, le manoir reprenait ses habitudes : les chevaliers fantômes se dispersaient dans les couloirs, et leurs voix creuses parlaient de la relève, du temps qu’il ferait sur Berez, d’un cheval à ferrer avant l’aube. Certains s’interrompaient au milieu d’une phrase, regardaient leurs mains, et ne savaient plus dans quel monde ils se tenaient. Puis ils reprenaient.
Devant les portes de l’étage, Morgrim s’arrêta. Quelque chose vibrait dans son sac. Il fouilla de sa main libre et en tira une petite clé dorée, couverte de runes qui palpitaient d’une lueur tiède. Il regarda la porte de sa chambre, du chêne pourri comme toutes les autres.
Il enfonça la clé dans la serrure. Elle entra comme si elle y avait toujours été. La porte s’ouvrit, et ce qui s’en échappa n’était pas l’obscurité d’une chambre de mort : une lumière chaleureuse, dorée, qui n’appartenait pas à la Barovie. Le seuil tremblait un peu, comme une surface d’eau. Morgrim, l’épée de lumière à la ceinture, la clé à la main, fut le premier à franchir le pas vers le manoir de Mordenkainen.
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IV
LA CLE ET LES SONGES

Le seuil s’ouvrit sur une odeur de fleur d’oranger. Ils franchirent le seuil. Morgrim d’abord ; puis Clovis, Silat et l’enfant de sable contre sa poitrine, Lorian, Irina, Davian, Damon. Devant eux, le hall montait : des murs dorés, hauts à perdre la voix, un escalier monumental vers un étage qu’on ne voyait pas. Après les couloirs éventrés du manoir des chevaliers, c’était la chose la plus étrange : nulle part une pierre descellée, nulle part la brume. La Barovie s’arrêtait à la porte.
Il apparut au bas des marches, comme sorti d’un pli de l’air : crâne rasé, moustache énorme, habit noir de majordome tendu sur des épaules de lutteur, serviette blanche pliée sur l’avant-bras, plateau d’argent vide dans l’autre main. Il s’inclina très bas, avec une lenteur de cérémonie qu’un frémissement de la moustache rendait ridicule. « Bor, intendant du manoir de maître Mordenkainen. Serviteur de la clé, et de ceux qui la portent. Soyez les bienvenus chez vous. »
Puis, sans reprendre son souffle, il entreprit de leur expliquer ce qu’était « chez vous ». Il parlait vite, et fort, la serviette ponctuant chaque point. La clé n’ouvrait qu’une porte saine, chambranle solide et bois qui tienne. Elle n’ouvrait qu’une fois tous les sept jours, pour une journée entière ; passé ce délai, la porte cessait d’exister, et qui la manquait restait dedans jusqu’à la prochaine ouverture, « ce qui, croyez-moi, n’est jamais près d’arriver ». Porte détruite du dehors pendant leur séjour : même sort.
« Et je vous préviens tout de suite : ce n’est pas un hospice. » La serviette désigna le moignon de Morgrim, l’orbite fermée de Silat, la morsure au cou de Lorian, d’un même mouvement circulaire et sans gêne. « Vous entrez blessés, vous sortez blessés. »
Pas d’armée, pas de commerce, pas d’abus. Les porteurs et leurs invités directs, personne d’autre : le manoir était lié à la clé, et lui, Bor, était lié au manoir. Ce fut la seule phrase qu’il prononça sans agiter la serviette.
Le manoir n’était pour l’heure que cette pièce unique, mais à chaque visite il leur en proposerait une nouvelle. Et de sous son plateau vide, il tira un catalogue relié de cuir qu’il distribua à la ronde, comme un maître d’hôtel présente la carte. Ils se penchèrent. Forge éthérée. Bibliothèque arcanique. Serre magique. Salle de banquet, dont Morgrim lut le titre deux fois. Crypte du repos, où l’œil de Clovis s’arrêta un instant. Prison extradimensionnelle, et là ce fut Silat qui ralentit. Et tout au bas de la dernière page, en lettres plus petites : la salle du rythme suspendu.
On discuta, sept voix dans un hall trop grand, Bor à l’écart, immobile comme un meuble. La forge tentait, la bibliothèque tentait, la crypte tentait celui qu’on devine. Mais le calcul revenait toujours au même : sept jours entre deux refuges. Et la petite ligne du bas disait qu’un sablier posé à l’entrée de cette salle pressait le pas du manoir : la clé s’ouvrirait non plus tous les sept jours, mais tous les cinq.
Ce fut la salle du rythme suspendu. Bor referma le catalogue d’un claquement satisfait, et un sablier de cristal apparut sur une console près de la porte, son sable coulant déjà, plus lentement que le sable ne coule d’ordinaire.
Morgrim, qui avait tenu jusque-là, déclara qu’il avait faim. L’intendant claqua des doigts. Une longue table se déploya au milieu du hall, et sur la nappe blanche, fumant, un festin : de l’agneau confit à la bière, un bœuf mijoté au vin, des poulets dorés dont la peau craquait encore. Le nain s’assit sans un mot, ce qui chez lui valait une prière. Bor se retira au pied de l’escalier et ne bougea plus.
Ils mangèrent, et parlèrent de la suite : Vallaki, et ce qu’il faudrait pour y arriver. Entre deux plats, Silat glissa quelques mots à l’oreille de Clovis, et le barde se tourna vers Damon pour lui réclamer son dernier diamant, au cas où l’un d’eux mourrait avant l’heure. Damon résista ; Clovis ne lâcha pas. La pierre disparut dans une poche du barde, et l’on parla d’autre chose.
Puis chacun chercha son coin pour dormir. Clovis demanda un cercueil. Bor l’exécuta, bois sombre et velours, et le barde s’y allongea et rabattit le couvercle, Avenmar sur sa poitrine. Lorian essaya un lit ; il sentit le matelas sous lui comme une chose morte, et se releva. Bor était déjà là. Ce qu’il fallait au druide n’était pas un meuble. Alors l’intendant écarta les mains, et le sol se couvrit de pelouse, et de la pelouse montèrent des troncs, des fougères, une odeur d’humus et de sève, jusqu’à ce que le lit ne fût plus qu’une clairière. Lorian s’y coucha et dormit.
Silat s’étendit avec l’enfant contre lui. Morgrim, l’épée de lumière à portée de sa main. Le sablier coulait. Et les quatre Champions firent un rêve, et ce fut le même.
Une forêt, d’abord. Les pins de la Barovie, la neige tassée, l’air de fer. Un hennissement dans le noir. Ils tournaient la tête et une calèche était là, laquée, attelée de deux chevaux noirs dont les naseaux ne fumaient pas. La portière s’ouvrait seule. Dedans, il n’y avait rien : le néant. Et le néant tirait. Ils étaient aspirés, sans un cri, comme on tombe dans le sommeil.
Quand ils rouvraient les yeux, ils étaient assis dans une chaise haute, ouvragée. Une salle de pierre blanche au plafond démesuré, tendue de rideaux rouges, bordée de statues gravées qui regardaient ailleurs. Et en face, dans un fauteuil d’or, un homme seul tenait un verre.
Strahd von Zarovich les regardait.
Ils rêvaient tous cela. Mais chacun le rêvait seul. Dans la salle blanche, il n’y eut jamais que deux chaises.
Lorian ne pouvait pas bouger. Ce n’étaient pas des liens : son corps, simplement, ne lui répondait plus. Puisqu’il lui restait la voix, il s’en servit. Pourquoi lui ? Que voulait Strahd ? Quel était son but ?
13
CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Le vampire répondit par des questions. Où étaient-ils ? Pourquoi là ? Et le druide comprit ce que cachait cette courtoisie : depuis la porte de Mordenkainen, le seigneur de la Barovie les avait perdus de vue. Il savait, en revanche, qu’une armée se levait au campement de la Tser, à l’ombre même de son château.
Lorian ne confirma rien. Il répéta sa question : quel était son but ?
Et pour la première fois, Strahd se tut. Il regarda son verre. Quelque chose, dans ce visage immobile, chercha longuement, comme un homme qui fouille une poche vide ; non pas un tyran qui médite, mais quelqu’un à qui l’on demande son chemin et qui s’aperçoit qu’il n’en a plus. « Me libérer, dit-il enfin. Sortir de la Barovie. »
Le druide ne négocia rien ; il demanda à partir. Et au moment où il le dit, son corps lui revint. Il se leva d’un seul mouvement, comme si quelque chose en lui venait de décider qu’il en avait le droit. Le regard de Strahd changea, brièvement. De l’étonnement. Dans ce rêve qui n’était pas le sien, le druide cornu en était le maître. Il tourna le dos au fauteuil d’or et sombra dans d’autres songes.
Strahd, lui, avait hâte de parler à Clovis. Comment allait-il ? Où étaient-ils ? Le barde répondit comme il savait : beaucoup de mots, aucun renseignement. Puis il posa la seule question qui lui importait. Quel était le lien entre Strahd et Avenmar ?
« Mon cousin, dit le vampire. Germain, le fils de mon oncle. Sa branche portait le nom de von Zalarion. Nous avons été frères d’armes, lui et moi, à l’Ordre du Dragon d’Argent. »
« Alors pourquoi l’avoir tué ? »
« Ce n’est pas moi qui ai tué Avenmar. »
Et les murs disparurent. Les deux hommes étaient toujours assis, mais la pierre blanche s’était retirée comme une marée et ils se trouvaient au milieu d’un champ de bataille. La nuit s’était figée sur la Barovie comme si même le temps avait peur d’avancer. Des torches vacillaient dans un vent qui n’existait pas ; un cor résonnait dans la vallée, funeste. Le ciel était noir, sans lune, et sur la colline du Cœur Sanglant, parmi les morts et les prières, un homme marchait seul vers l’abîme : Avenmar von Zalarion, le chevalier au vers sacré, bardé de cuir et d’acier, les bras nus tatoués de serpents anciens. Devant lui, l’ombre incarnée le regardait venir sans trembler.
Strahd, calme, presque affectueux : « Mon cher Avenmar, tu n’aurais jamais dû venir ici. Tu étais la seule voix de raison parmi nous. Pourquoi mourir pour un dragon et une cause perdue ? »
Avenmar souriait. « Parce qu’elle est perdue, et qu’il faut bien que quelqu’un tienne la plume de la fin. »
« Je suis allé plus loin que les dieux. J’ai brisé la morale. »
« Non, cousin. Tu t’es brisé toi-même. »
Le silence tomba, puis vint le choc des épées. Avenmar se battait comme s’il dansait : chaque coup un vers, chaque parade une strophe. Il ne cherchait pas la victoire ; il cherchait du temps. Rares sont les hommes qui ont forcé Strahd von Zarovich à tirer sa lame. Quand le tyran se pencha pour mordre, le chevalier lui cracha un éclair de lumière en pleine face, lui lacéra le visage et le tint au respect.
« Tu n’as jamais voulu protéger la Barovie, Strahd. Seulement la posséder. »
« Et toi, tu n’as jamais compris que les hommes préfèrent la peur à l’espoir. »
Loin dans les cieux, une masse grandissait. Un rugissement fendit la nuit ; les morts eux-mêmes s’arrêtèrent. Argynvost tomba du ciel comme une météore aux écailles d’argent, et son souffle embrasa le champ de bataille. Strahd leva les yeux, abasourdi. Avenmar sourit faiblement. « Je n’étais pas venu pour gagner. J’étais venu pour te retenir. »
Trop tard. Le dragon s’abattit sur Strahd, et le duel se perdit dans la tempête. Avenmar, épuisé, restait debout. C’est alors qu’un murmure glacial monta dans son dos. Rahadin, sorti de la brume. Avenmar se retourna, lame dégainée, les serpents de ses bras luisant comme des runes. « Viens donc goûter au dernier verre de la maison von Zalarion. »
« Tu parles trop, chevalier. L’art de la lame ne tolère pas les vers. »
« L’art sans âme n’est que massacre. Viens donc, danseur sans musique. »
Ce fut rapide, féroce, douloureux. Rahadin frappait comme le vent, tranchant, insaisissable ; Avenmar répondait par la foi, la ruse et l’honneur. Il l’entailla au flanc, le fit reculer, et Rahadin disparut dans la brume en hurlant. Mais le chevalier saignait, et il était fatigué. Rahadin revint, silencieux cette fois, et lui planta sa lame dans les reins.
Avenmar s’effondra, les genoux dans la boue, l’épée fichée dans le sol, la cape rouge en lambeaux. Au-dessus de lui, Argynvost, transpercé par la magie de Strahd, tombait en flammes. Rahadin, haletant, se pencha sur lui.
Avenmar sourit, un sourire magnifique et douloureux. « Ce n’est pas moi que tu dois craindre. Car un jour, un sang mêlé au mien, un enfant de l’éclat et de l’ombre, viendra finir le poème. »
Et dans un dernier souffle, il se mit à chanter. Même Rahadin n’osa l’interrompre. Les morts l’entendirent ; les arbres se turent ; au loin, Strahd lui-même se retourna un instant. Le corps tomba, la brume reprit Rahadin, et il resta sur la colline une voix qui achevait : « Navré, Godfrey. Je crois bien que nous ne nous reverrons pas. Puisse le grand serpent blanc nous accorder le repos. »
Les murs revinrent. La pierre blanche, les rideaux rouges, le verre dans la main gantée.
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« Ma porte te sera toujours ouverte, dit Strahd. Nous sommes de la même famille, après tout. » Et si Clovis voulait un jour embrasser sa part vampirique, il trouverait chez lui un conseil. « La porte est ouverte. J’attendrai. »
Le barde ne répondit pas. Il sombra.
Morgrim tenta de bouger dès qu’il vit le fauteuil d’or. Il ne put pas, et il en fut plus furieux que surpris. Il ne concéda rien. Strahd lui demanda comment il s’était débarrassé de sa malédiction ; le nain regarda son moignon et ne dit rien. Où étaient-ils ? Rien. Alors le vampire lui rappela, presque doucement, ce qu’ils avaient partagé quand il portait les traits de Damon. Ils l’avaient cru leur ami.
« Tu n’as jamais été mon ami. Tu t’es glissé chez nous par ruse. »
« Sous mes propres traits, je n’aurais pas été accepté. Souviens-toi de mes actes, Morgrim. Je n’ai jamais eu de mauvaise intention envers vous. »
Le nain ne voulut rien entendre. Il voulait que cela finisse. Strahd s’exécuta ; mais avant que la salle ne se dissolve, il dit que c’était la dernière fois qu’ils se verraient ainsi, avant un échange fatidique.
Silat et Strahd se regardèrent dans le blanc des yeux. Un long silence. Ce fut le vampire qui parla le premier. Il éprouvait du respect pour le combattant qu’il avait devant lui. Pour l’œil, il n’y avait pas de rancune à garder : Silat l’avait humilié, et il avait dû répondre.
Le moine ne dit pas grand-chose. Ce qui suivit fut sec, rude, sans une phrase de trop : deux hommes, deux piliers, qui s’affrontaient non par les poings mais par la parole et le regard. À la fin, Strahd reconnut sa valeur. Dans un autre monde, dit-il, dans un autre temps, ces deux guerriers auraient pu être… Il ne finit pas. Silat ne finit pas pour lui ; peut-être, au-dedans, acquiesça-t-il.
Ils se regardaient encore quand une lumière parut derrière le mur. Elle traversa la pierre blanche, et dans la lumière il y avait un enfant. Sahel. Tout petit, debout sur un peu de sable doré, et regardant le fauteuil d’or sans peur. Le visage de Strahd von Zarovich, pour la première fois de la nuit, ne dissimula rien : de la stupeur, pure. Puis la lumière jaillit de l’enfant, blanche, et le rêve se brisa comme un verre tombé.
Silat ouvrit son œil. Le hall doré. Le sablier qui coulait. Et sur sa joue, une main minuscule, chaude comme du sable au soleil.
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V
LA VILLE QUI OUBLIE

Bor avait dressé la table pendant qu’ils dormaient. Œufs, pain chaud, fruits d’un verger que la Barovie n’avait jamais vu. Il servait debout, appelant Morgrim « maître Mortrim », Clovis « seigneur Clovin » et Silat « monsieur… le monsieur », avec une constance qui tenait de l’art. Sahel, sur les genoux de Silat, regardait la vapeur du thé.
Irina posa la question que personne n’avait osée la veille : comment un homme en venait-il à servir ici ? Un jour, dit Bor, il avait eu le malheur d’être insolent envers maître Mordenkainen. La punition durait encore. Avant cela, une vie de bandit du côté de la Porte de Baldur ; cela faisait quelques siècles qu’il était rangé. La moustache frémit. « On devient, dit-on, quelqu’un de profondément adorable. Quoique agaçant. »
Les adieux furent brefs, et la porte se referma sur l’odeur de fleur d’oranger. Dans cinq jours, ils pourraient la rouvrir. Pas avant.
De l’autre côté, la Barovie les reprit d’un coup : la brume, le froid, le manoir éventré des chevaliers. Sir Godfrey Gwilym les attendait dans toute sa magnificence. Plus haut, à une fenêtre, Vladimir Horngaard inclina la tête. Les Champions firent de même.
En route pour Vallaki.
Au détour de la statue du dragon, à l’entrée du domaine, un petit renard blanc les attendait. Faen. Le renard d’Alear se laissa caresser par Irina, puis déglutit, le dos arqué, et vomit dans la neige plusieurs petits cubes d’un violet profond. Et par-dessus, sèche et intacte, une lettre. Lorian la prit et lut à voix haute.
« À vous qui avez trouvé ces pierres. Si ce message est entre vos mains, c’est que Faen vous a jaugés, et jugés dignes de recevoir ce que peu de mortels devraient posséder. Les cubes d’améthyste qui vous accompagnent ne sont pas de simples curiosités : ils sont les fragments d’une ancienne étude que j’ai menée sur la nature du destin. Pendant de longues années, j’ai observé les chemins que les êtres empruntent, les choix qu’ils font, les conséquences qu’ils refusent parfois d’accepter.
« Ces cubes permettent de forcer le destin. Lorsque l’un d’eux est lancé, l’action que vous entreprenez réussira sans faillir. La chance, la compétence, la peur ou l’hésitation n’auront pas leur mot à dire. Le monde lui-même s’inclinera devant votre volonté.
« Mais une vérité gouverne toutes les choses de ce monde : le destin ne se brise pas, il s’équilibre. Chaque réussite arrachée à la trame du monde crée une dette, une dette qui attend simplement le moment opportun pour être réclamée. Le cube passera alors en d’autres mains, et ce qui vous a été accordé sera repris ailleurs.
« Je vous confie ces pierres pour une raison simple : observer ce que vous choisirez d’en faire. Certains mortels n’utilisent un tel pouvoir qu’en dernier recours. D’autres découvrent rapidement qu’il est bien plus facile de plier le destin que de lui résister. Faen veillera sur ces cubes ; lorsque leur rôle sera accompli, il saura les récupérer.
« Utilisez-les avec sagesse, car il existe peu de spectacles aussi révélateurs que celui d’un héros qui croit pouvoir commander au destin. »
Clovis ramassa les cubes, froids et lourds pour leur taille.
Faen n’avait pas fini. Il déglutit encore et déposa sur la neige une bourse de cuir magnifique : des centaines et des centaines de parchemins roulés serré. Puis une seconde lettre. Lorian la déplia, et cette fois sa voix trembla.
« À vous qui marchez sur des chemins que beaucoup n’oseraient emprunter. Si ce sac est parvenu jusqu’à vous, c’est que Faen vous a trouvés. Il a le don de reconnaître les voyageurs qui avancent encore malgré les ombres et les pièges du monde. Considérez donc ceci comme un présent, mais aussi comme une épreuve.
« Les parchemins que vous trouverez dans cette bourse ne sont pas de simples morceaux de papier couverts d’encre. Chacun contient une formule magique scellée, un fragment de pouvoir ancien prêt à être libéré. Lorsque l’un d’eux est ouvert, ce qu’il renferme se déploie immédiatement ; puis l’encre disparaît et le parchemin se réduit en cendres. Ainsi, chacun de ces parchemins ne peut être utilisé qu’une seule fois. Certains vous seront utiles, d’autres vous sauveront peut-être d’un péril que vous n’aviez pas vu venir. Quelques-uns pourraient vous surprendre. La magie, comme le destin, possède un sens de l’humour que même les plus anciens sages ne comprennent pas toujours. Je vous conseille donc de ne pas vous fier uniquement à ce que vous espérez y trouver : parfois, ce dont on a besoin n’est pas ce que l’on pensait chercher.
« Utilisez ces parchemins avec prudence. La magie qui les habite est réelle, et comme toute force réelle, elle exige d’être maniée avec discernement. Comme avec les cubes, le destin peut s’avérer capricieux. Faites attention : il se peut que le sortilège lancé se retourne contre son lanceur.
« Faen viendra récupérer ce sac lorsque son rôle sera accompli. Ne soyez pas surpris si vous ne le voyez pas arriver ; il a toujours eu un talent particulier pour apparaître et disparaître au moment opportun.
« Votre route reste éclairée, même lorsque la nuit semble la plus profonde.
« Alear. »
Quand Lorian releva les yeux, le renard n’était plus là.
Sur la route, ils ne résistèrent pas longtemps. Un parchemin s’ouvrit entre les doigts de Clovis et s’embrasa sans chaleur ; l’air autour de lui se plia comme une étoffe. Un autre laissa Morgrim planté au milieu du chemin, cendres au poing. Ils tenaient là de quoi renverser un jour une situation perdue.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Vallaki parut de nuit, au loin, un amas de toits noirs sous la brume.
Il y avait un camp vistani sur la route, se rappelèrent-ils, celui des elfes du crépuscule ; on irait leur demander des nouvelles de la ville. Mais à mesure qu’ils approchaient des chariots, quelque chose se troubla, un à un, dans chacun d’eux. Irina ralentit la première. Puis Clovis. Puis Silat s’arrêta net.
Il n’y avait jamais eu personne dans ce campement. Ils s’en souvenaient à présent parfaitement : ces chariots avaient toujours été vides. Et pourtant la certitude laissait une plaie à la place d’un souvenir, l’impression très précise qu’on leur avait pris quelque chose des mains.
Ce n’était pas nouveau. Depuis plusieurs jours, sans que personne l’ait dit, il manquait quelqu’un à leur table, une place vide dont nul ne savait à qui elle avait appartenu. Depuis qu’ils avaient quitté Vallaki, ils marchaient avec ce trou.
Plus près, ils distinguèrent des gardes sur les remparts, formes floues dans la brume. On pourrait contourner par le lac, proposa quelqu’un. Mais lorsqu’ils tentèrent de se rappeler la ville, les rues, les visages, les noms se dérobaient. Il leur restait ceci : Vallaki avait toujours été vide. Profondément, normalement vide.
Morgrim se tourna vers Davian. Son fils tenait bien l’auberge de l’Eau Bleue, n’est-ce pas ? On irait frapper là d’abord.
Le vieux magicien des vins le regarda avec un étonnement sincère. « Je n’ai jamais eu d’enfant. »
Puis un spasme le courba en deux, et il pleurait, de grosses larmes chaudes qu’il regardait tomber sur ses doigts sans comprendre d’où elles venaient. Quelque chose de plus vieux que sa mémoire, quelque chose de paternel, se débattait en lui.
Il n’attendit pas. Son manteau devint plumes, ses bras devinrent ailes, et un grand corbeau noir fila droit vers les toits de Vallaki. Un point noir plus petit décolla de l’épaule de Clovis : Minus le suivait, à distance.
On ne pouvait pas le laisser seul là-dedans. Le groupe se scinda sur la route même : Morgrim, Irina et Damon resteraient en vue des murs, Godfrey immobile à leurs côtés. Clovis, Silat et Lorian entreraient.
Lorian se fit corbeau à son tour, un petit oiseau plutôt beau, dont les plumes du crâne gardaient d’étranges mèches blondes. Silat rabattit sur lui sa cape et cessa d’exister pour les yeux, Sahel serré contre lui sous l’étoffe. Clovis devint ce qu’il savait être : une ombre parmi les ombres.
Ils franchirent les remparts sud sans peine. Clovis proposa à Lorian d’aller survoler les rues. D’en haut, il n’y avait rien à voir. La brume était opaque ; de temps en temps des corps la traversaient, sans qu’aucun contour tienne. Le corbeau vira vers l’auberge de l’Eau Bleue.
Il se souvenait d’un nid à l’étage. Il le trouva vide, et cela lui parut évident : il n’y avait jamais vraiment eu de corbeaux là. Il se posa sur le rebord d’une fenêtre. À l’intérieur, des bougies brûlaient encore, des assiettes attendaient, des chaises repoussées de travers, comme si tout le monde s’était levé d’un coup et avait fui. Et Lorian regardait cette salle chaude et vide en sachant, avec la même évidence tranquille, qu’il n’y avait jamais eu personne dans cette auberge.
Une voix chantait sur la grand-place, claire, une seule, qui montait dans la brume comme une fumée mince. La mélodie l’atteignit en plein vol et quelque chose céda en lui : les plumes tombèrent, les ailes s’allongèrent en bras, et Lorian toucha les pavés de ses deux pieds, homme à nouveau, sans l’avoir voulu.
Devant lui, à quelques pas, une silhouette. Une jeune fille, il lui sembla, qui chantait. La chanson remuait en lui des choses profondes, anciennes, des souvenirs qu’il ne savait pas posséder. Il resta là. Il écouta.
Sur les remparts, le druide ne revenait pas. Silat descendit vers le garde le plus proche pour lui tirer ce qu’il savait. Il avança sous sa cape, sans bruit, jusqu’à la lisière de la brume. Puis il y entra, et il n’y eut plus de garde. Ni celui-là, ni les autres. Les remparts étaient nus d’un bout à l’autre.
Ils n’en parlèrent pas. Clovis tira la pierre messagère : tout allait bien, venez. Ils ouvrirent la porte ouest, et Morgrim, Irina et Damon s’y engouffrèrent, Godfrey glissant derrière eux.
Ils voulurent marcher calmement dans des rues vides où l’on ne voyait pas à trois pas. Puis Morgrim n’y tint plus. « Stupeur et tremblement ! On charge ! »
Ils coururent vers la grand-place, et chaque lieu traversé leur revenait, et chaque souvenir se vidait à mesure. Le magasin de jouets : il n’y avait jamais eu de propriétaire. L’entrepôt du vieux couple Arasek : il n’y avait jamais eu de vieux couple, seulement la carriole de Van Richten et sa bête éclipsante, dont ils se souvenaient très bien. Le manoir du bourgmestre : il n’y avait jamais eu de bourgmestre à Vallaki. L’auberge de l’Eau Bleue, ses bougies allumées : il n’y avait jamais eu de tavernier.
La place s’ouvrit devant eux, noyée. Dans la brume, ils reconnurent la silhouette de Lorian, tête penchée, qui avait l’air de parler à quelqu’un.
Ils l’appelèrent. La forme devant lui s’effaça, sans un pas, comme une haleine sur une vitre. Lorian cligna des yeux, se retourna, et son regard mit longtemps à les reconnaître : celui d’un homme qu’on tire d’un songe et qui ne sait plus de quel côté du sommeil il se trouve.
Sous leurs pieds, la pierre de la place était tiède.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
VI
LA FAUSSE HYDRE

La première tête perça le pavé à deux pas de Clovis.
Il ne la vit pas venir. Une fillette s’était approchée de lui dans la brume, l’air de vouloir lui dire quelque chose, et à la place des mots il en était sorti une chanson. Une chanson magnifique, haute et claire, qui semblait venir de bien plus loin que cette petite bouche. Clovis était mélomane. Il écoutait, sans un mot, la tête légèrement penchée, comme on écoute quand on a oublié qu’il faudrait se méfier. La pierre tiède se fendit sous ses bottes, et ce qui monta de la fente avait un visage.
Un visage humain. Trop humain. Le crâne rasé, la peau blanchâtre et filandreuse où couraient des veines sombres comme des racines sous la neige, et une bouche. Une bouche gigantesque, qui ouvrait la face d’une oreille à l’autre, striée de dents mal plantées, mal droites, aiguisées quand même. La tête regarda le barde. Puis elle rit.
D’autres rirent avec elle. Elles sortaient du sol partout sur la place, comme des bulles crèvent la vase, une, trois, sept, et de toutes ces gorges montait le même rire grêle et fêlé. Puis elles mordirent.
Elles mordaient bas. Les chevilles, les mollets, les pieds : des mâchoires qui claquaient à hauteur de genou, se refermaient sur le cuir et la chair, et ne lâchaient plus. Irina cria quand deux d’entre elles la prirent aux jambes et la tirèrent vers le pavé. Morgrim abattit son unique bras, et la tête qu’il atteignit s’ouvrit comme une courge sans cesser de rire ; une autre lui avait déjà pris le pied. Lorian arrachait de son avant-bras une gueule dont les dents restaient plantées dans la manche.
Damon tirait. Il tirait vite et bas, à hauteur de tête couchée, et chaque flèche emportait une face au ras du sol, la clouait au pavé où elle continuait de claquer des dents, séparée de tout. Une, deux, quatre ; il ne comptait plus.
Silat réapparut au milieu d’elles, la cape rejetée, un parchemin déjà déroulé entre les doigts. Le vélin se consuma sans flamme, et au-dessus des têtes une main se forma dans l’air. Une main géante, translucide, aux doigts épais comme des troncs, d’une matière qui n’était ni verre ni lumière et qui rendait le monde tremblant à travers elle. Elle s’abattit. Elle écrasa les têtes comme on écrase des vers de terre sous le talon, une pleine brassée à chaque coup, et la pierre de la place garda longtemps l’empreinte de sa paume.
Cela ne suffit pas. Ils en tuèrent une, et deux jaillirent à sa place, plus près, plus larges. Ils en tuèrent deux, et deux autres encore fendirent le sol. Bientôt six têtes se dressaient autour d’eux, à hauteur d’homme, et elles ne mordaient plus : elles les regardaient, elles se moquaient, elles ouvraient et refermaient leurs bouches dans un chuintement de bave. Sous chacune, la pierre avait cédé. La place entière n’était plus qu’un réseau de fissures qui se rejoignaient sous leurs pieds.
Morgrim comprit le premier. Il n’eut pas le temps de le dire. La grand-place de Vallaki s’effondra dans un fracas de fin du monde. Les dalles se dressèrent, basculèrent, et les aventuriers tombèrent avec elles, plusieurs mètres de chute dans un nuage de gravats, jusqu’au fond d’un cratère gigantesque. Il y avait de l’eau, en bas. Une eau noire, immobile, dans laquelle les pierres plongeaient sans bruit. Ils étaient dans une grotte, et la grotte était ancienne : des piliers de calcaire que la ville n’avait jamais connus, des voûtes humides où le brouillard de la place descendait en volutes lentes.
Ils se relevèrent un à un. Et c’est alors qu’ils entendirent le chant. Ce n’était pas une voix. C’étaient toutes les voix, une chorale sourde qui semblait venir de la roche même, et qui prenait la place de tout ce que l’on savait un instant plus tôt. Clovis, à genoux dans l’eau, regarda autour de lui comme s’il venait d’arriver, et ne vit rien. Morgrim tourna la tête, cherchant l’ennemi, et son regard glissa sur la masse qui remuait devant eux sans s’y arrêter, comme on glisse sur un mur. Lorian regardait ses propres mains. La plupart d’entre eux venaient d’oublier qu’ils étaient en train de se battre.
Deux ne l’oublièrent pas. Silat, dont l’œil unique ne quittait pas la chose depuis qu’il avait touché le sol. Et Damon, une flèche encochée, la corde à la joue, qui ne tirait pas parce que ce qu’il visait n’avait pas un cou à percer mais vingt. Ce qu’ils voyaient tous les deux, et que les autres ne voyaient pas, était un amas de chair gigantesque.
Une masse pâle, luisante, sans forme, qui montait jusqu’à la voûte et respirait. Des cous en sortaient, épais, mous, terminés par des visages. Des visages qu’ils connaissaient. Godoff, le marchand de jouets, avec son sourire trop large. Les Martikov de l’auberge, l’un et l’autre, la tête penchée du même côté. Les vieux Arasek. La vieille baronne. Izek Strazni, ses traits durs plantés au bout d’un cou qui ondulait comme un ver. Et, plus bas, à même la peau de la créature, incrusté dans la chair comme un fossile dans la roche, le bourgmestre de Vallaki, la bouche ouverte, qui les regardait aussi. Certains de ces visages, ils les avaient menacés autrefois. À d’autres, ils avaient simplement parlé. Ils les avaient tous oubliés. Et ils étaient tous là, chacun des villageois de Vallaki, et la ville était vide parce qu’elle était ici, dans cette grotte, en train d’être digérée.
Une fausse hydre. Une aberration sortie d’un cauchemar, dont le chant efface des mémoires l’existence des êtres aimés, pour qu’on ne les cherche pas pendant qu’elle les mange.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Elle frappa la première. Un cou fouetta l’air et le visage de Godoff mordit Damon à l’épaule, et le tieffelin roula dans l’eau sans lâcher son arc. Silat était déjà sur elle. Il ne courut pas vers la créature : il courut sur elle, remontant la pente de chair comme un versant, et ses poings frappèrent, et ses pieds, chaque coup enfoncé dans la masse molle jusqu’au poignet, jusqu’à la cheville, avec un bruit de boue battue. Une tête tourna sur son cou pour le happer ; il la brisa d’un talon. Une autre jaillit ; il la broya.
Alors le chant changea. Ce n’était plus la chorale. C’étaient des voix, une par une, des voix qu’ils reconnaissaient. Godoff qui leur proposait un jouet. Les Martikov qui annonçaient la fermeture. Le bourgmestre qui les menaçait d’une amende. L’hydre parlait avec les bouches de ceux qu’elle avait mangés, et elle riait entre les phrases, et les coups ne la faisaient pas taire. À chaque tête que Silat arrachait, une autre repoussait, luisante de sang neuf. Elle était insatiable.
Le chant se déchira quelque part, et les autres revinrent. Morgrim d’abord, en jurant, qui vit enfin la chose et chargea, la lame de lumière au poing. Irina. Lorian, qui referma ses mains, et de ses mains jointes monta un feu dru, sans fumée, qu’il jeta contre le flanc de la créature ; la chair siffla et se rétracta, et pour la première fois l’hydre cria avec sa propre voix. Clovis fut le dernier à revenir. Il revint mal. Un cou l’avait cueilli pendant qu’il ne voyait rien, et le barde se tenait à demi plié dans l’eau noire, une main sur le ventre, du sang entre les doigts qui, pour une fois, était le sien.
Irina, en reculant pour l’atteindre, vit autre chose. Au fond de la cave, contre la paroi, là où l’eau s’arrêtait, un corps. Davian. Il était couché sur le côté, inerte, et sa poitrine se soulevait encore. Sur lui, minuscule dans l’obscurité, Minus donnait de petits coups de bec, à la joue, à la tempe, encore, et rien ne bougeait. Elle ne pouvait rien pour lui, personne ne pouvait, pas maintenant. Elle cria son nom aux autres et frappa.
La créature reculait. Acculée contre la paroi, cernée par le feu de Lorian, les flèches de Damon, la rapière de Godfrey et le fer de Morgrim, elle perdait des têtes plus vite qu’elle n’en refaisait, et sur son dos Silat ne s’arrêtait plus. Il n’avait plus le temps de réfléchir. Il n’était plus qu’une machine de guerre, un poing de fer après l’autre, et l’hydre gémissait sous lui de toutes ses bouches.
C’est là qu’il fit le geste de trop. Une main plongea dans la bourse, saisit un parchemin, le déroula d’un coup sec sans le regarder : la victoire était à portée, il voulait la clore. Le vélin était noir.
Silat mourut.
Pas un cri, pas un souffle. Le parchemin noir se replia sur lui-même, et le corps du moine bascula en arrière, raide, comme un arbre qu’on a fini de scier, et tomba de la créature dans l’eau noire où il ne remua plus. Un seul parchemin noir dans la bourse. Un seul parmi trois cents, celui qui tue qui l’ouvre, sans remède et sans délai. Sur trois cents, Silat était tombé sur celui-là.
Le chaos, alors. Damon hurla. Irina se jeta vers le corps et deux têtes lui barrèrent la route. Morgrim frappait n’importe où. Et dans ce vacarme une voix, une seule, ne cria qu’un mot à Clovis : « Diamant ! » Clovis sut ce que cela voulait dire. Au dîner du manoir, Silat lui avait glissé d’exiger de Damon son dernier diamant, au cas où l’un d’eux mourrait avant l’heure, et la pierre attendait depuis dans sa poche. Il savait ce qu’il avait à faire. Il ne tenait pas debout.
Ils le tinrent pour lui. Irina se plaça devant le barde, une main sur lui, et de cette main coula une chaleur qui referma ce qui s’ouvrait. Morgrim se planta à sa gauche et Damon à sa droite, et chacun frappa la créature avec une violence qui n’avait plus rien de mesuré. Lorian, plus loin, enchaînait les coups : le feu qu’il tenait comme une épée entrait dans la chair, en sortait fumant, y rentrait, et chaque passage laissait une plaie qui ne se refermait pas. Morgrim, d’un revers de sa lame de lumière, ouvrit la masse du haut en bas. L’hydre poussa un cri à six voix, chancela, et bascula en arrière contre un flanc de la caverne, où elle resta, les cous pendants, à s’ouvrir et se fermer comme un poumon crevé.
Clovis courut. Il courut vers Silat en titubant dans l’eau, s’agenouilla près du corps, et posa la pierre sur la poitrine du moine. Il connaissait les mots. Il connaissait la durée : longue, trop longue, des minutes entières de paroles patientes pendant que l’âme s’éloigne, pendant que la créature respire encore derrière lui et que ses amis saignent. Il n’avait pas ce temps. Silat ne l’avait pas.
Dans sa poche, quelque chose vibra. Il sortit le cube d’améthyste. Il le serra, et il le lança, sans viser, pour que le destin lui soit favorable, pour que ce qu’il allait tenter réussisse à tous les coups et sans les mots. Le cube ne toucha pas le sol. Il disparut en l’air, comme repris. Le destin le tenait désormais entre ses mains, et il en garderait la note.
Silat, pendant ce temps, coulait. C’était de l’eau, mais pas celle de la grotte. Une eau sans fond, sans lumière, un océan noir dans lequel il s’enfonçait lentement, la tête en arrière, sans effort et sans peur. Il regardait. Autour de lui, quelque chose bougeait, quelque chose de long qui tournait dans les ténèbres à la limite de ce que son œil pouvait saisir, et qui portait des écailles. Des écailles blanches. Elles passaient, revenaient, et il les suivait du regard comme on suit un poisson sous la glace.
Puis un bruit, au-dessus. Il leva les yeux. Très haut, là où l’eau était un peu moins noire, une forme plongeait vers lui, les bras tendus, et il reconnut Clovis. La main ouverte du barde n’arrivait pas jusqu’à lui. Silat continuait de couler, Clovis continuait de descendre, et l’écart entre eux ne changeait pas.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Alors quelqu’un fut derrière lui. Silat ne le vit pas venir et ne le reconnut pas tout de suite : un homme au crâne rasé, la barbe blanche, et sur le crâne des tatouages bleutés qui couraient comme des veines dans du lapis. L’homme lui fit un grand sourire. Un sourire de vieille connaissance, sans un mot. Puis il posa la main sur l’épaule de Silat et poussa.
Silat monta. La main de Clovis se referma sur la sienne. Il ouvrit l’œil dans l’eau noire de la grotte, sur le dos, et la première chose qu’il vit fut le visage du barde penché sur lui, gris, en sueur, qui ne lâchait pas sa main. Sur sa poitrine, là où le diamant avait été posé, il n’y avait plus qu’un peu de poussière claire. Silat se releva.
Ils achevèrent l’hydre ensemble. Elle n’avait plus de chant et plus guère de têtes, et ce qu’il en restait contre la paroi ne se défendait plus. Silat frappa, Morgrim trancha, et la dernière bouche cessa de rire.
Elle tomba. Et au moment où elle tomba, au moment précis où la masse s’affaissa dans la terre molle de la grotte, tout leur revint d’un coup. Godoff et sa boutique. Les Martikov derrière leur comptoir. Les vieux Arasek, la baronne, Izek, le bourgmestre. Chaque villageois de Vallaki qu’elle avait dévoré et qu’ils avaient oublié rentra dans leurs mémoires en même temps, en un seul choc qui les plia en deux, une porte défoncée dans le crâne.
Mais également le souvenir de quelqu’un d’autre.
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VII
A LA SANTE DES SURVIVANTS

Le silence qui suivit fut immense. Il n’y avait plus de chant, et rien pour le remplacer ; pendant un instant la grotte ne contint que six respirations et l’eau qui gouttait quelque part dans le noir. Puis quelque chose se fissura dans leurs esprits. Un souvenir, puis un autre, qui se glissaient par la porte défoncée. Un rire autour d’un feu. Une voix dans une taverne. Une chope levée dans la nuit. Et avec les images remontait une évidence si simple qu’elle leur coupa le souffle : ils n’avaient jamais été quatre. Ils étaient cinq.
Silat, encore à demi couché dans l’eau noire, fut le premier à mettre un visage sur ce qui revenait. Le crâne rasé. La barbe blanche. Les veines de lapis. La main qui l’avait poussé vers le haut.
La taverne de Phandaline. Un combat contre des bandits, des tables renversées, et au milieu de la pièce un éclair bleuté, un claquement sec comme une bulle qui crève. Un demi-elfe chauve, couvert de tatouages bleus, une chope à la main, qui regardait autour de lui avec l’air d’un homme entré dans la mauvaise auberge. « Bon. Je suis où, cette fois ? »
Les bandits, Uther et Zagzag, s’étaient évanouis comme par magie. Plus tard, l’inconnu disparut comme il était venu.
La forteresse abandonnée d’Axholm. Une araignée géante qui s’effondrait enfin, et dans le silence d’après, le même claquement. L’homme était là, à moitié coincé dans le cadavre de la bête, une patte velue en travers de la poitrine. « Bon. J’ai raté l’entrée dramatique. » Ce jour-là, il décida de rester.
Il était là quand le groupe affronta Lucius Sallarion, le frère de Clovis, général de Zariel. Il vit Clovis tomber sous la lame de son propre frère. Et plus tard, quand le barde commença à lutter contre la chose qui poussait en lui, il resta près de lui, près du feu, et leva sa chope. « Les pactes infernaux, les malédictions… Crois-moi, on s’y fait, mon Clovis. »
Il grimpa la montagne avec eux. Il était là face à Kryovin, le jeune dragon blanc, quand le démon apparut et que la neige devint rouge de sang. Il tira alors du néant une hache démoniaque qui riait à chaque coup.
Il était là dans la dimension glacée, au bord du lac immobile, sous la tour majestueuse, quand Alear parla de leur destin. Il resta silencieux jusqu’au bout. Puis il murmura : « Bon. Donc on va chercher cet orbe pour sauver le frère de Clovis. Encore une de ces semaines, je vous jure. »
Il était là quand la brume les engloutit. Quand Teddy, l’ours que Lorian avait envoyé en avant, fut déchiqueté par ce qui vivait dedans, il regarda le brouillard d’un air inquiet. « Putain. J’aime pas les endroits qui mangent les gens. »
Il était là quand ils rencontrèrent Damon Senior. Il était là devant les inquisiteurs ulmistes. Il était là quand Strahd décapita Ismark, le frère d’Irina, et ce soir-là il vida sa chope plus vite que d’habitude, sans rien dire.
Il était là au camp vistani. Il resta en retrait pendant la lecture du destin, mais à la fin, il leva sa chope devant le feu. « Aux prophéties. Et à ceux qui survivent assez longtemps pour les accomplir. »
Il était là au moulin. La vieille tenancière, un moulin magnifique, puis la vérité : les guenaudes. Fidèle à lui-même, il avait fini la nuit avec Mamie Morgantha avant de comprendre le piège. Quand les sorcières transformèrent le groupe en jouets vivants, il se retrouva sous la forme d’une petite figurine articulée qui brandissait des mini-armes démoniaques parfaitement ridicules.
Il était là à leur entrée dans Vallaki. Dans la taverne de l’Eau Bleue, face aux Martikov. Chez Godoff, le marchand de jouets. Devant la carriole de Van Richten. Chillum riait toujours, et la chope était toujours pleine.
Puis vint la nuit où le groupe se brisa. Irina avait disparu. Morgrim et Clovis s’affrontèrent, la tension devint trop forte, et Clovis décida de partir seul dans les rues pour la retrouver. Alors Chillum remonta son pantalon. « Bon. Quelqu’un doit surveiller le vampire. »
Il partit dans la nuit sur les traces du barde. Dans une rue de Vallaki, il entendit un chant étrange, une mélodie lointaine, douce, hypnotique. Il suivit la musique. Au détour d’une ruelle, la brume était plus épaisse. Le chant venait du sol. Des silhouettes se dessinaient dans la terre, des visages, des cous démesurés. Il comprit trop tard. Il fit surgir une épée démoniaque hurlante ; la créature sortit de terre, une tête d’abord, immobile, puis une autre, puis une autre. Le chant devint assourdissant, et dans la brume de Vallaki, Chillum Keyric fut dévoré par la fausse hydre.
Et le monde l’oublia. La chope disparut, et les souvenirs avec, dans l’esprit de ceux qui l’avaient aimé. Il n’avait jamais existé.
Maintenant la créature était morte, le chant avait cessé, et tout leur revenait. Tous se souvenaient. Chillum Keyric. Le compagnon qu’ils avaient oublié.
Une lumière pâle se leva devant eux, comme un reflet dans la brume. Au fond de la grotte, Davian respirait toujours, Minus posé sur lui ; personne ne le regardait plus. Une silhouette se forma dans la lumière, transparente, paisible, avec un sourire familier, comme un souvenir qui refuse de disparaître. Il regarda autour de lui, examina la carcasse affaissée contre la paroi, et éclata de rire. « Eh ben putain. Je dois dire que j’espérais que vous finiriez par lui régler son compte, à ce gros ver dégueulasse. J’aurais aimé voir ça. Enfin, techniquement, je l’ai vu de l’intérieur. Expérience que je recommande très modérément. »
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Il haussa les épaules, amusé. Puis son regard se posa sur eux, et il n’y avait plus rien d’amusé dedans, seulement une chaleur immense. « Mais au moins, je peux vous revoir. Et ça, mes amis, ça vaut toutes les chopines du multivers. »
Il croisa les bras et les observa, l’un après l’autre. « Morgrim. Frère Marteau. Qu’est-ce qui t’est arrivé, mon ami ? On dirait l’histoire du gnome unijambiste. »
Une chope apparut lentement entre ses mains fantomatiques, une chope de bois gravée de runes bleutées. « Tu te souviens, toutes ces fois où tu m’as dit “encore une seule chopine”, et moi qui répondais “bon, d’accord, mais la dernière” ? On savait tous les deux que c’était un mensonge. » Il rit doucement. « Le monde est sombre, Morgrim. Alors bois, ris, et frappe les monstres assez fort pour qu’ils regrettent d’être nés. »
La chope glissa dans l’air vers le nain. Quand elle toucha sa main, la seule qui lui restait, elle se remplit d’une mousse dorée. Chillum leva un doigt. « Tu n’as besoin que d’un seul bras pour trinquer. Alors : à la santé des survivants. »
Il tourna la tête vers le barde, et son sourire se fit plus doux. « Clovis. Je t’ai vu mourir, je t’ai vu te relever. C’est quelque chose que peu de gens peuvent dire. »
De sa main fantomatique sortit un petit instrument métallique ridicule : un kazoo gravé de glyphes démoniaques. « Tu portes une ombre, maintenant. Mais je vais te dire un secret. Les ombres ne sont impressionnées que quand la lumière décide de se taire. Et toi… toi, tu fais chanter la lumière. »
Il lui lança le kazoo infernal. Clovis l’attrapa d’une main, l’autre toujours pressée sur son ventre, et l’instrument produisit aussitôt une petite note grotesque et nasillarde. Chillum éclata de rire. « Hé, je sais, c’est terrible. Mais crois-moi : même les démons détestent ce son. »
Il se tourna vers Silat et ferma les yeux avec un air malicieux. « Ah, Silat. Je crois que j’ai passé la moitié de notre voyage à essayer de te faire sourire. » Il réfléchit un instant. « Une fois. Peut-être deux. Mais c’était un exploit. »
Dans sa paume apparurent deux petits dés d’os noirs, reliés par un fil rouge. Ils roulèrent doucement dans l’air avant de tomber dans les mains ouvertes du moine. « Parce que parfois, même les guerriers les plus disciplinés ont besoin d’un peu de chance. Surtout avec un enfant en bas âge. » Il lui fit un clin d’œil. « Si jamais tu te demandes ce que je ferais à ta place : lance les dés, et frappe très fort. »
Enfin il se tourna vers Lorian, et son regard devint paisible. « Lorian. Monsieur Ventefeuille. Regarde ce que tu es devenu. Je suis fier de toi, mon ami. Toi qui parles aux arbres, aux bêtes, aux choses anciennes que la plupart des gens ne voient même plus. Maintenant, tu abrites un pouvoir d’un ancien royaume. »
Un petit sifflet sculpté en forme de feuille apparut dans sa main. « Le monde a besoin de gardiens comme toi. Parce que même dans les endroits les plus sombres, la nature trouve toujours un moyen de repousser. »
Il tendit le sifflet. Quand Lorian le toucha, un souffle léger traversa l’air, et un petit écureuil spectral apparut un instant sur son épaule avant de s’effacer. Chillum le regarda de la tête aux cornes et ajouta : « Faut dire que maintenant, t’es sacrément mignonne, mon con. »
Puis il recula doucement, et sa silhouette devint plus lumineuse. « Alors écoutez-moi bien, les loustics. Ne me pleurez pas. On a tué des dragons, des démons, des sorcières. J’suis même mort dans une ville qui mange les gens. Franchement, j’ai connu pire semaine. »
Il rit de bon cœur et leva une chope. « Mais surtout, j’ai voyagé avec les aventuriers les plus fous que j’aie jamais rencontrés. Et ça, ça vaut toutes les vies du monde. »
Son regard se posa sur chacun d’eux. « Alors continuez. Tombez, relevez-vous, sauvez ce foutu monde si vous devez le faire. Et si un jour vous doutez de vous, rappelez-vous qu’un imbécile pactisé avec un démon a réussi à voyager avec vous pendant tout ce temps. »
Un grand sourire. Un dernier regard. « À la santé des survivants ! »
Il éclata d’un grand rire joyeux. La lumière se dispersa, le rire s’éloigna dans la brume, et Chillum Keyric disparut.
Et pour un instant, dans la grotte, on aurait cru entendre encore quelqu’un rire.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
VIII
L’AVATAR DE L’OUBLI

Le rire n’avait pas fini de s’éteindre qu’un corps traversa la caverne. Il vint du fond de la grotte, lancé comme on jette un sac, et s’abattit au pied des aventuriers dans un bruit mou. Minus s’éleva en croassant et tourna au-dessus d’eux sans se poser. Personne n’eut besoin de retourner le corps pour le reconnaître. Davian Martikov respirait encore quand ils l’avaient laissé là-bas, dans le noir. Il ne respirait plus.
Là d’où il venait, quelque chose se dépliait. Cela faisait plus de trois mètres. Une peau blanche, tendue sur un corps fin et musculeux. Les avant-bras s’allongeaient en deux lames pâles qui frottaient la pierre avec un bruit de couteau qu’on aiguise. La tête était un triangle sans yeux, et le triangle s’ouvrit sur une mâchoire qui semblait avoir pris toutes les dents de la ville.
Silat tourna son œil vers la carcasse contre la paroi. La fausse hydre n’était plus affaissée : elle était ouverte, fendue du col au ventre, vidée, les bords de la plaie retroussés comme les parois d’un cocon. Une chrysalide. Ce qu’ils avaient tué n’était pas une fin. C’était une mue.
La bouche parla. Ce n’était pas une voix, c’étaient toutes les voix : celles des vieux Arasek, de la baronne, d’Izek, du bourgmestre, de chaque habitant que la chose avait mangé, superposées en une seule qui disait, presque doucement : « Qui suis-je ? » Puis, après un silence : « L’oubli est miséricorde. »
Clovis se redressa, la main pressée sur son ventre. Morgrim serra la chope qu’il n’avait pas encore lâchée. Ils étaient tous blessés, et la créature n’avait pas une blessure, pas une fatigue. Elle venait de naître.
Lorian s’avança. Il ne courut pas, il ne cria pas. Il marcha jusqu’à se trouver à quelques pas des lames, et il leva la main, paume ouverte, comme on arrête un cheval. « Aide-nous à combattre Strahd », dit-il. « Disparais, et reviens nous aider plus tard. »
La chose pencha son triangle vers lui. Une centaine d’esprits dans une tête d’une heure d’âge. Elle n’acquiesça pas. Elle n’accepta rien. Mais quelque chose la tenait, quelque chose de plus vieux qu’elle, une pression qui n’était pas celle de la peur, et que ceux qui étaient là appelleraient plus tard le destin, faute d’un autre mot. Derrière elle, une porte de lumière s’ouvrit dans le vide. Elle y recula, et la lumière se referma.
Le combat n’eut pas lieu. Personne ne sut dire si elle reviendrait. Mais quand ils se regardèrent, ils savaient tous qu’ils n’y auraient pas survécu, et que ce qui les avait sauvés était ce druide à cornes, sa voix tranquille, et cette beauté de fadette qu’il portait désormais sans y prendre garde.
Ils fouillèrent la grotte parce que c’était encore le moyen le plus sûr de ne pas penser. Dans la carcasse ouverte de l’hydre, entre des côtes qui n’avaient jamais appartenu à un seul animal, ils trouvèrent une perle. Elle permettait de parler aux morts. Ils la rangèrent sans oser l’essayer.
Puis vint la remontée. Le cratère de la grand-place s’ouvrait très haut au-dessus d’eux, et ils le gravirent ensemble : Morgrim hissé par une corde parce qu’un seul bras ne suffit pas à grimper, Clovis soutenu à chaque palier, Irina et Damon relayant le poids de Davian que personne ne voulait laisser en bas une seconde fois. Silat montait le dernier, Sahel sous la cape, une main libre pour qui glissait.
En haut, la brume avait disparu. Vallaki était vide et nette sous le ciel de nuit, comme une table débarrassée. Ils portèrent le corps à travers les rues jusqu’au manoir du bourgmestre et y entrèrent sans frapper. Ils retournèrent le bureau, les chambres, les tiroirs, cherchant une pièce d’or, une lettre, n’importe quoi qui ressemblât à une raison. Clovis trouva la trappe. Elle donnait sur le grenier, et dans le grenier il y avait des cages.
Des cages, alignées sous les poutres, et dans les cages, de petits squelettes. Des enfants. Le barde resta longtemps la tête passée par la trappe, sans monter tout à fait. Le bourgmestre avait pactisé avec Strahd, ils le savaient. Ils comprenaient maintenant le prix de la protection : sous couvert de veiller sur la ville, il lui prenait ses enfants, et parfois ses adultes, et les envoyait au château, régulièrement, pour servir de repas. Il redescendit et ne dit rien.
En bas, Morgrim avait investi la cuisine. C’était sa manière à lui de reprendre une maison au malheur : faire chanter une poêle jusqu’à ce que l’odeur chasse le reste. Lorian avait posé son chaudron dans un coin du salon. Penché sur la vapeur, il cherchait au fond du cuivre son patron de féerie. La ligne était bancale, comme toujours depuis quelque temps ; il appelait, et rien ne répondait. Il finit par renoncer et se servit du chaudron pour ce qu’il savait faire à coup sûr : quelques potions, alignées à refroidir sur le manteau de la cheminée.
Silat posa Sahel sur le plancher, à même le bois, et recula d’un pas pour voir s’il tiendrait debout, s’il chercherait à marcher. Le sable se rassembla en un petit corps de nourrisson, et le petit corps ne bougea pas. Encore une larve. Encore rien qu’un bébé. Silat le reprit contre lui.
Davian fut couché dans une pièce à part, sur un lit qu’ils avaient refait, un drap tiré sur son visage par respect. Puis chacun s’installa dans un coin du grand salon, comme on s’installe pour une veillée, et l’un après l’autre ils s’endormirent.
Silat fut le dernier. Et à la lisière du sommeil, l’œil déjà à demi clos, il vit quelque chose sortir des mains de Sahel.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
De la poussière, crut-il d’abord. Puis il reconnut le sable, un sable doré qui coulait des petits poings sans les défaire, s’étirait sur le plancher en un mince ruban, se relevait comme une vague minuscule, et venait se poser, un front après l’autre, sur chacun des dormeurs. Sur le sien enfin. Le grain était doux. Et pour la première fois depuis que la Barovie les avait pris, ils firent un rêve paisible.
Silat rêva de son temple. Une longue table dans la salle familiale, et à la table ses frères, ses amis, son fils. Une femme était assise près de lui, un bras passé autour de son cou, et il ne voyait pas son visage, il n’essayait pas de le voir. Tout le monde mangeait. Tout le monde était heureux. Au bout de la table, un homme aux longs cheveux noirs, les bras nus et musculeux, portait un serpent vert enroulé sur les épaules comme un col. Raim Nagasim. Le grand frère. Il regardait ailleurs.
Silat savait que ce n’était qu’un rêve. Mais il savait aussi, avec la netteté qu’ont les évidences en rêve, que si ce rêve devait un jour se réaliser, il ne devait pas oublier sa première mission : retrouver son frère disparu.
Alors la table s’allongea, et le décor bascula. Un désert de feu, l’air qui tremblait, et au milieu une tour sombre, si haute qu’elle rayait le ciel. Tout en haut, un homme massif se tenait au bord, une masse dans chaque main. Il le regardait. Il n’avait qu’un œil : sur l’autre, un cache-œil. Le rêve s’arrêta là.
Morgrim rêva d’un repas. Une tablée énorme, tous ceux qu’il avait croisés en route : Bjorn, Zagzag, Uther, ses compagnons d’aujourd’hui coude à coude, la bière qui coulait. Et au loin, à l’autre bout de la salle, ses parents. Sa mère était tournée vers lui, une main posée sur l’épaule de son père. Son père tournait le dos. Le nain sut, comme Silat, qu’il devait se rappeler ce qu’il cherchait. Alors son père se retourna, un instant, et ce ne furent pas ses yeux que Morgrim vit, mais un cache-œil.
Lorian marchait dans une forêt sans fin. Rien ne le pressait. Entre deux troncs, Teddy et Kitty se chamaillaient, deux petites fées, et Teddy était entière, comme si la brume ne l’avait jamais touchée. Elles se tournèrent vers lui. Teddy le dévisagea, ce grand féerique qu’il était devenu, et le rouge lui monta aux joues ; elle l’aimait maintenant comme un enfant aime son père. Puis elles dirent ce qui les tourmentait : il ne les appelait plus, depuis longtemps, et elles se demandaient si elles lui étaient encore utiles. Lorian les rassura toutes deux. Tout irait bien. Il avait seulement peur de les mettre en danger. Au mot de danger, la forêt s’écarta. Au loin, une plaine de glace infinie, et sur la glace un palais immense, blanc, taillé dans le gel. À l’intérieur, quelque chose regardait Lorian.
Clovis, lui, était à table avec les siens. Camelia, sa femme, retrouvée, assise à sa droite comme si elle ne l’avait jamais quittée. Ses parents. Sa famille. Il ne parlait pas, il regardait. Et une question montait en lui, que le rêve ne lui épargna pas : verrait-il un jour cette table pour de vrai ? Car s’il avait appris une chose durant ces quelques jours, c’est que la Barovie doit avoir un seigneur. Le doute s’installa, tranquille, à sa place. Peut-être qu’un jour il lui faudrait prendre celle de Strahd.
Puis la table disparut, et il y eut un balcon. Un balcon elfique, sculpté dans le vivant même des arbres, d’une finesse qu’aucune main humaine n’atteindrait jamais. Un enfant s’y penchait, un petit humain aux longs cheveux blonds, regardant au loin. Au loin, une citadelle elfique montait dans la lumière. C’était beau à faire mal. Il y eut une détonation.
Un feu bleu jaillit de l’horizon et dévora tout : la citadelle, les arbres, le balcon. L’enfant, au dernier instant, se tourna vers Clovis. Il le regarda. Puis les flammes bleues le prirent, et il n’y eut plus rien.
Dans le salon du manoir, le sable était retombé. Sahel dormait contre Silat. Dans la pièce à côté, sous son drap, Davian attendait que l’on décide quoi faire des morts.
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IX
LE LAC ZAROVICH

Le réveil fut une chose étrange, presque oubliée : ouvrir les yeux sans sursaut. Personne n’avait crié dans la nuit, personne n’avait rêvé de sang. Le sable de Sahel avait tenu sa promesse et, pour la première fois depuis leur entrée en Barovie, les Champions se levèrent reposés. Ils mangèrent chaud, sans parler. Puis ils allèrent chercher Davian.
Ils le portèrent hors de Vallaki par le nord, vers le lac Zarovich. Godfrey marchait en tête. Il avait été de tous les combats, celui-là, depuis l’hydre jusqu’aux couloirs du manoir, et il n’avait pas dormi quand les autres dormaient : il avait gardé la porte, debout dans le noir, parce qu’un mort n’a pas besoin de repos. Personne ne le remercia.
Un peu avant la rive, ils trouvèrent l’arbre. Un géant aux racines noueuses, dressé seul dans une terre molle et sombre. Ils creusèrent longtemps, plus profond qu’il n’était nécessaire, comme si la profondeur du trou disait la valeur de l’homme qu’on y couchait. Puis ils y descendirent le vieux magicien des vins.
Damon s’agenouilla le premier. Il tira de sa bourse une pièce d’or et la déposa sur la poitrine du mort, comme on paie un passage. Clovis chanta. Pas une pitrerie : une voix basse, tenue, qui montait entre les branches et que personne n’osa interrompre. Les autres se taisaient. Irina pleurait, debout, sans chercher à cacher son visage. La terre retomba sur Davian Martikov, et l’arbre garda le reste.
Le lac les attendait en bas, immense, gris, lisse comme une plaque de plomb. Sur la berge, là où ils les avaient laissées, les trois barques étaient toujours en place. En Barovie, on ne vole pas les barques : on ne va pas sur le lac.
Irina et Clovis prirent la première. Morgrim et Damon la deuxième. Silat la troisième, Sahel roulé en boule contre sa cuisse, Lorian à la proue. Godfrey, lui, ne monta nulle part. Il posa un pied sur l’eau, puis l’autre, et l’eau le porta comme une feuille : un fantôme n’a pas de poids, et le lac n’avait rien à retenir. Il marcha à côté des barques sans qu’une ride ne naisse sous ses bottes.
Ramer aurait pris la journée. Morgrim se dressa à l’arrière de sa barque, leva son unique bras vers le ciel gris, et le vent vint. Un vent violent, né de nulle part, chargé d’une odeur d’orage, frappa les trois coques d’un même coup et les poussa vers le large. La rive s’effaça. L’autre refusa d’apparaître.
Quelque chose cogna sous la barque de Clovis. Un caillou, pensa Irina. Un tronc noyé. La coque tressauta, Clovis se leva pour regarder par-dessus bord, fit un faux mouvement et bascula. L’eau se referma sur lui sans bruit. Puis il réapparut, trente pas plus loin, et ce n’était pas lui qui nageait : un tentacule gros comme un fût de cathédrale l’enserrait de la poitrine aux genoux, couvert de ventouses pâles, et le soulevait vers le ciel comme on lève un poisson.
Alors le lac se déchira. D’autres tentacules jaillirent autour des barques, cinq, six, dix, giflant l’eau en gerbes. L’un s’abattit en travers de la barque de Morgrim et de Damon et la brisa comme du bois sec. Les deux hommes coulèrent, remontèrent, et se battirent dans l’eau glacée, Morgrim tenant son épée de lumière hors des vagues d’un bras qui ne pouvait pas nager en même temps. Silat bondit sur le dos d’un tentacule et le remonta à la course, son œil unique fixé sur Clovis. Godfrey, debout sur les flots, avançait droit au cœur de la mêlée, et chaque coup laissait une tranchée noire dans la chair.
Puis la bête montra son visage. Le crâne émergea lentement, démesuré, ruisselant, un dôme de cartilage et de bec qui aurait couvert la place de Vallaki. Il n’avait pas d’yeux : deux orbites creuses, cicatrisées, aveugles depuis des siècles. Et sous la gorge, quand la créature se cabra, ils virent les chaînes, des anneaux de fer noir grands comme des roues de charrette, qui plongeaient vers quelque chose que l’on ne voyait pas et qui, à en juger par la tension des maillons, était plus vaste encore que le kraken.
Lorian, lui, savait déjà. Dans la grotte sous Vallaki, il avait goûté l’eau : salée. Celle du lac, en montant à bord : salée aussi, alors qu’aucune mer ne touche la Barovie. Et là-bas, sous la roche, il avait tendu son esprit vers ce qui vivait dessous, et quelque chose lui avait répondu. Pas des mots. Un appel. Une tristesse immense, une mélancolie de prison, comme un chant étouffé sous des tonnes d’eau. Il savait maintenant. Il y avait une créature sous le kraken, et le kraken n’était pas le monstre du lac : il en était le geôlier. Lorian le cria par-dessus le fracas : c’était le geôlier qu’il fallait abattre.
Ce fut long. Ce fut sale. Silat frappa à l’articulation du tentacule jusqu’à ce qu’il se relâche et rende Clovis à l’eau. Le barde, à demi noyé, la blessure du ventre hurlant sous la pression, remonta en crachant du sel et trouva encore la force d’une insulte. Morgrim enfonça sa lame de lumière dans un tentacule qui passait et le vit se recroqueviller en fumant. Irina, seule dans sa barque, ramait vers le crâne pour que les autres aient quelque chose à quoi s’accrocher. Godfrey frappa, frappa, frappa. Le bec claqua une dernière fois dans le vide, à un souffle du visage de Damon. Puis le grand corps aveugle frémit sur toute sa longueur, les tentacules retombèrent un à un comme des cordages coupés, et le kraken s’enfonça dans les profondeurs, emportant ses chaînes, laissant à la surface une nappe d’encre et le silence.
Le silence ne dura pas. Le lac entier bomba le dos, comme si son fond montait vers le ciel. Barques et nageurs furent repoussés d’un seul mouvement vers l’extrémité nord, drossés sur une berge de galets, et ils se retournèrent, trempés, tremblants, pour voir la chose sortir de l’eau.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Elle ne s’arrêta pas à la surface. Une masse grise et bleue longue comme un village, striée de cicatrices claires, s’éleva au-dessus du lac en ruisselant de cascades et resta là, suspendue dans l’air, sans une aile, sans un battement, immobile comme une lune. Une baleine. Le mot vint à tous et ne suffisait à personne. Ce qui flottait au-dessus d’eux n’appartenait ni à ce monde ni à cette eau : c’était un Léviathan des plans, et le lac n’avait été que sa cellule.
Elle chanta. Le son traversa leurs os avant d’atteindre leurs oreilles. Un chant de baleine, long, grave, et dans le chant autre chose : des émotions qui n’étaient pas les leurs, une gratitude qui leur monta aux yeux. Ils lui parlèrent. Qui es-tu ? Que fais-tu ici ? Elle ne répondit pas avec des mots. Elle répondit avec son histoire, et ils la virent, tous ensemble, comme un rêve partagé.
Elle avait vécu là. Elle avait connu ce pays avant les brumes, durant l’âge d’or de la Barovie, quand le seigneur du lieu s’appelait Strahd le Flamboyant. Un humain. Un homme profondément bon. L’image fit mal à chacun d’eux, parce qu’ils connaissaient la fin. Et sous les images, une demande, claire, insistante, absurde : sauvez-le. Sauvez Strahd.
Puis elle leur montra d’où elle venait. Le noir entre les étoiles, froid, sans fond, et dans ce noir des vaisseaux pirates d’argent naviguant sur le rien comme sur une mer. Sur les ponts, des silhouettes longues, jaunes, aux yeux sombres. Morgrim les reconnut, la gorge serrée : des gith, du même sang que Makar.
L’un d’eux demanda tout haut si elle connaissait Makar, sans savoir si elle l’entendait. Le chant qui lui répondit fit trembler la surface du lac, un oui si vaste qu’il n’avait pas besoin de traduction.
Alors les visions s’accélérèrent. Une guerre. Les nautiloïdes des flagelleurs mentaux, monstrueux, organiques, dérivant en formation dans le vide, et face à eux les githyanki chevauchant des dragons rouges, fondant sur les vaisseaux de chair dans un déluge de feu. Elle était là, au milieu de la bataille, et sur son dos, arrimée par des câbles et des tours, vivait une cité entière, des milliers d’âmes emportées à travers les étoiles sur l’échine d’une baleine.
Une dernière image, plus proche, plus grise. Ces montagnes, là, au nord du lac. Un homme au crâne luisant, au bouc soigné, seul sur une crête, le regard de quelqu’un qui vient de perdre. Mordenkainen. Il venait d’affronter Strahd, et il avait perdu. Il posa un doigt sur son propre front, et quelque chose s’éteignit derrière ses yeux : il oublia tout, son nom, son ennemi, sa défaite. Puis il bascula dans la falaise. La baleine ne l’avait jamais revu.
Le chant changea. Une note d’adieu, et sous la note une certitude : ils la reverraient. Pas tout de suite. Elle s’éleva encore, un point gris dans le ciel gris, puis bascula et plongea, droit vers le centre du lac, si vite que l’air siffla. Au moment où elle aurait dû fendre la surface, elle n’y fut plus. Une poussière d’étoiles se répandit à sa place, retomba lentement sur l’eau, et en son centre, un éclat.
Les flots le leur apportèrent. Une écaille, grande comme une main ouverte, d’un bleu profond qui brillait de l’intérieur, chaude malgré l’eau glacée. Silat la ramassa sur les galets et la tendit à Lorian, qui avait entendu l’appel le premier. Lorian la glissa contre sa poitrine sans un mot.
Une barque au fond du lac, deux échouées à leurs pieds, qu’on laissa là. Clovis, plié en deux, tenait son ventre. Devant eux, la berge montait déjà. Là-haut, quelque part, un mage avait oublié son nom. Ils prirent la route des montagnes.
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X
PAR LES HUIT CERCLES

Le vent les retrouva dès les premiers lacets. Il ramena la neige avec lui, fine d’abord, puis serrée, et le froid mordit les vêtements encore lourds de l’eau du lac. Chacun des quatre tira de son paquetage la torche bleue d’Alear. Les flammes prirent sans étincelle, d’un bleu tranquille qui ne fumait pas, et une chaleur qui n’était pas celle du feu leur rentra dans les os. Ils montèrent ainsi, quatre lueurs bleues dans le blanc, Irina et Damon dans leur sillage, Sahel roulé sous le manteau de Silat.
Puis la montagne commença à leur parler. Un arbre d’abord, seul, calciné jusqu’au cœur, ses branches figées dans le geste d’un homme qui se protège le visage. Plus loin, une pierre noircie comme une braise éteinte. Des balafres claires zébraient les rochers de haut en bas, la signature d’un éclair qui n’était pas tombé du ciel. Et de temps en temps, une détonation roulait dans les hauteurs, sourde, et quelque part au-dessus d’eux un pan de montagne lâchait prise et descendait dans un grondement blanc.
Entre deux détonations, un cri. Une voix d’homme, longue, déchirée. Puis une nouvelle explosion, comme si le cri l’avait appelée.
Ils savaient. La baleine leur avait montré le doigt posé sur le front, le regard qui s’éteint. Là-haut hurlait un mage fou qui ne savait plus son nom. Mais savoir n’est pas voir, et Silat, en tête, n’aurait pas cru la folie capable d’aller si loin, jusqu’à raser la montagne.
Ils le virent enfin. Ce fut d’abord un cerf. Un cerf magnifique, immobile sur une crête, les bois lourds de neige, et le temps d’un battement de cils le cerf n’était plus là. Un homme se tenait à sa place. Un ermite, la barbe longue et noire, les cheveux noirs en broussaille sur les épaules, vêtu de lambeaux qui ne tenaient plus ensemble. Il tremblait de tout le corps. Des convulsions le pliaient, le redressaient, et il parlait. Il parlait seul, sans arrêt, et quand ils furent assez près pour entendre, ils comprirent que ce n’était pas une langue mais toutes. Le draconique s’y mêlait à l’abyssal, l’infernal à la langue des nains, l’elfique au gnome. Un seul torrent de mots où revenaient, comme des pierres au fond d’un ruisseau, quatre choses qu’ils saisirent au passage. La faille. Le temps. Strahd. Multivers.
Son corps n’était plus que magie. Elle montait en lui comme la crue dans un lit trop étroit, et quand elle débordait, elle sortait par où elle pouvait. Une sphère de feu jaillit de sa poitrine et alla éclater contre la pente, faisant fondre la neige sur vingt pas. Une vague d’énergie pure roula depuis ses épaules et coucha les arbres alentour. Il se cabra, serra ses mains l’une contre l’autre, puis les porta à son crâne comme pour l’empêcher d’éclater, et cria.
Clovis lança son nom. « Mordenkainen ! »
L’homme s’arrêta. Une seconde. La tête tournée vers eux, les yeux cherchant d’où venait ce mot. Puis la crue reprit. Une déflagration partit de lui vers la droite et rasa une colline entière ; il ne resta qu’un sol lisse et fumant où il y avait eu des sapins. Des éclairs fourchèrent vers le haut, du sol vers les nuages, à l’envers de tout. Autour de lui, l’air se figea. Les flocons restèrent suspendus à hauteur d’homme, immobiles, tandis qu’ailleurs la neige continuait de tomber.
Ils s’approchèrent quand même. Clovis d’abord. Il ne chantait pas, il parlait, d’une voix qu’on ne lui connaissait pas. Il lui rappela qui il était. Qu’il était venu en Barovie avec Van Richten. Qu’il avait fermé une faille sur cette montagne. Qu’il s’était tenu devant Strahd. Morgrim vint derrière lui, et le nain, qui n’avait jamais su parler doucement, parla doucement. Il dit ce qu’ils avaient appris de lui, une clé, un manoir, un homme au bouc soigné qu’une baleine avait pleuré. Chaque souvenir jeté vers l’ermite le touchait. Chaque combat, chaque chose qu’ils avaient apprise sur lui depuis leur premier pas en Barovie devenait une corde tendue vers un homme qui se noyait.
Silat n’était plus visible. Il avait passé sa cape et s’était fondu dans la neige, quelque part à portée de bond, prêt à clouer le mage au sol si la crue l’emportait trop loin. Sahel était resté avec Morgrim.
Morgrim tendit le bras. Le vieil homme, lentement, tendit le sien. Mais ils avaient vu ses bras. L’énergie en sortait sans prévenir, en éclairs courts, au hasard, et ce bras qui se tendait vers le nain pouvait le foudroyer aussi bien que le saluer. Morgrim ne bougea plus. Sa main resta là, à mi-chemin, dans les flocons figés.
Un bruit de sable coula dans le silence. Sahel apparut sur le bras tendu de Morgrim, assis, comme s’il y avait toujours été, et tendit sa petite main vers la main calleuse et vieille du mage fou. Comme pour écarter le danger. Morgrim ne bougeait toujours pas.
Alors, venue de nulle part, une poussée dans son dos. Silat. Le nain fit un pas. La petite main de Sahel toucha les doigts de Mordenkainen.
La magie cessa. D’un coup, comme une porte qu’on ferme. La forêt se tut, la montagne aussi, et les flocons suspendus retombèrent tous ensemble. L’homme en lambeaux restait courbé sur cette main d’enfant. Il murmura quelque chose. Puis plus fort. Puis il cria, la tête levée vers le ciel gris, et sa voix n’avait plus rien d’un fou. « Barovie… Strahd… et moi… Par les huit cercles, je suis Mordenkainen ! »
La lumière les prit. Blanche, totale, sans ombre, et ils ne virent plus rien pendant un temps qu’aucun d’eux ne sut mesurer. Quand la vue leur revint, il y avait un homme au centre de la clarté qui se dissipait, et ses pieds touchaient le sol. Le crâne rasé. La moustache et le bouc taillés au fil. Une longue tenue bleue d’archimage, sans un pli, dont les avant-bras étaient pris dans de l’acier doré. Un anneau à l’oreille. L’archimage Mordenkainen se tenait dans la neige et les regardait.
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Il ne les fit pas attendre. Il les remercia, en peu de mots, chacun posé à sa place comme on pose une pierre, et les invita à le suivre. Ils le suivirent. Personne ne parla ; la puissance qui émanait de lui rendait la parole superflue. Ils arrivèrent à un campement misérable, un abri de branches, un cercle de cendres. Mordenkainen n’y jeta pas un regard. Il se tourna vers l’une des pierres et, de la main, dans l’air, dessina un rectangle. La pierre s’ouvrit. Une porte, et derrière la porte, un intérieur.
Ils entrèrent dans le silence le plus total. Le manoir de Mordenkainen ressemblait à la tour d’Alear comme un frère ressemble à un frère. Une bibliothèque sans fin dont on ne voyait pas les derniers rayonnages, des orbes qui volaient entre les étagères sans rien heurter, et sous les voûtes, des astres. De vraies sphères, lentes, sur des orbites que l’œil ne suivait pas. Ils arrivèrent dans un salon qui n’existait pas l’instant d’avant, des fauteuils, une table, un feu, et l’archimage leur fit signe de s’asseoir.
Avant toute chose, il les regarda. Pas leurs visages : leur cou. Un à un, longuement, comme un médecin qui lit une plaie. « Vous avez marché trop longtemps dans un monde qui dévore l’âme. » Il parlait lentement, avec une gravité d’un autre âge, chaque phrase laissée entière avant que ne vienne la suivante. « Barovie corrompt. Elle déforme. Elle ronge la vie elle-même. L’équilibre doit être restauré. » Il leva le bras. « Je ne vous donne pas du pouvoir. Je vous rends, simplement, ce que l’on vous a volé. »
Un mouvement, un seul. Et quelque chose qu’ils portaient depuis leur premier jour dans ces brumes, une pourriture lente, un poids nécrotique dont ils avaient fini par ne plus sentir la présence, se défit. Le souffle leur revint plus profond, les couleurs plus nettes. Clovis se redressa sans grimacer. Morgrim ouvrit et ferma sa main, et la ferma encore. Leur vitalité entière, restaurée.
La conversation dura longtemps. Ils parlèrent de ce qu’il restait à accomplir ; ils parlèrent surtout, et lui écoutait. Chaque fois que l’un d’eux donnait une information, Mordenkainen se tournait vers un tableau invisible et écrivait de son doigt dans le vide. Les lettres apparaissaient en lumière, flottaient au-dessus du sol, se rangeaient. Puis, d’un revers, il les effaçait, et des livres descendaient des rayonnages pour le rejoindre.
Morgrim voulait un bras. Il le dit comme il disait tout, sans détour. Mordenkainen siffla. Un chien apparut aux pieds du nain, un bulldog trapu, bleuté, dont le poil semblait fait de la même lumière que les orbes, et l’archimage lui dit d’aller chercher l’objet. Le chien disparut.
Pendant ce temps, chacun raconta ce qui lui était arrivé, et Mordenkainen écouta. Puis il parla. Ce n’était pas un homme de grands discours. Il alla droit. La grande menace ne s’appelait pas Strahd. Elle s’appelait Kas. Le général Kas. Kas était sans doute le maître de Strahd ; c’était par lui, en tout cas, que Strahd était devenu un vampire. Kas lui-même avait servi quelqu’un, et ce quelqu’un l’avait trahi : Vecna. Vecna, qui avait amassé tant de pouvoir qu’il n’était plus très éloigné d’un dieu. Depuis cette trahison, Mordenkainen avait travaillé avec les Champions de la Flamme.
Il laissa le nom se poser. Les Champions de la Flamme. Leurs parents. Grâce à eux, et avec l’aide d’Alear, Kas avait été enfermé dans une prison dimensionnelle.
Le mage était magnanime, mais son ambition était celle d’un protecteur du multivers. Silat, qui n’avait encore rien demandé, apprit que Mordenkainen avait fait partie des Gardiens du multivers. Un ancien allié d’Inyoka. L’archimage releva les manches d’acier doré et montra ses avant-bras : des cicatrices y couraient, pâles, en anneaux, là où des tatouages serpentins avaient été et n’étaient plus. Il avait fait ses choix, dit-il. Un jour, son ambition avait dépassé la simple sécurité du multivers. Il avait choisi, et il restait libre de choisir encore. Silat ne répondit rien et garda ses propres bras sous son manteau.
Lorian, lui, posa des questions. Ce qu’il était devenu. Mordenkainen lui répondit qu’il était devenu un prince mineur du Songe sylvestre, et lui expliqua le royaume des songes. Un plan passerelle, un pont jeté entre les mondes et les plans. Strahd s’en servait pour aller de monde en monde, et il avait voulu en devenir le roi. Cela, Mordenkainen ne l’avait pas permis. Avec Van Richten, il avait fermé la faille par laquelle Strahd se perdait dans le Songe. Mais un pont sans maître ne reste pas vide. En ce moment même, plusieurs princes mineurs s’affrontaient pour le trône, le rêve contre le cauchemar, sans trêve, une terre de chaos en l’absence de son roi.
Et le roi ? Le roi avait dû fuir quelque chose. Il avait été assez malin pour faire ce que beaucoup d’entités savent faire : il s’était réincarné. Il avait pris ce risque, ce pari, et il s’était incarné dans un enfant.
Mordenkainen regarda le paquet roulé sous le manteau de Silat. Sahel. Le bébé de Silat. L’enfant qui dormait contre lui était le roi du Songe descendu parmi eux. En tant que prince mineur, Lorian pouvait prétendre à ce pouvoir, mais ce n’était pas lui que le roi avait choisi. Il avait choisi Silat. Pour le protéger de quelque chose, et ce quelque chose, ils ne le savaient pas encore.
Le silence retomba sur le salon. Les astres tournaient au-dessus de leurs têtes.
Alors l’un d’eux posa la seule question qui restait. « Comment affronter Strahd ? »
Mordenkainen ne répondit pas avec des mots. Il se leva, tendit la main vers eux, et la pièce commença à s’effacer. Les fauteuils, la table, le feu. Les rayonnages. Il allait leur montrer ce qui s’était réellement passé sur le mont Baratok, entre le maître des arcanes et le seigneur des ténèbres. Au-dessus d’eux, le plafond s’ouvrit sur un ciel noir.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
XI
MORDENKAINEN

Le ciel était fendu. De longues zébrures violettes lézardaient les nuages noirs, dernières cicatrices du portail que deux hommes venaient à peine de refermer. Le vent hurlait autour des pics et emportait vers le néant les braises d’une magie qui sentait le rêve. Sous les pieds des Champions, qui n’étaient pas là et qui y étaient pourtant, la pierre craquait comme une bête blessée qui se lèche.
Ils le reconnurent avant de le reconnaître. Ce n’était pas le mage du salon, mais l’homme que sa mémoire avait gardé : plus jeune de quelques hivers, le bâton dressé. Près de lui, un vieil homme au souffle court tenait une épée qui vibrait encore d’énergie runique. Rudolf Van Richten. Le rituel avait été difficile, mais le passage vers les rêves et les cauchemars était scellé, et derrière eux le tissu même de la réalité cicatrisait lentement.
« On a réussi », murmura Van Richten, la voix un peu brisée, le regard fier.
Mordenkainen ne répondit pas. Il observait l’horizon. Il savait. Il sentait quelque chose approcher.
Puis la lumière du ciel se figea. L’air se fit plus lourd, presque liquide, et une brume sanglante monta des crevasses comme un souffle venu d’un autre monde. Il apparut dans ce souffle. Strahd von Zarovich, imposant, calme, sa cape pourpre flottant sans vent, son armure rouge gravée de glyphes vampiriques où se reflétaient les dernières lueurs du rituel. Il marchait lentement. Chaque pas résonnait comme un glas, et sa voix couvrait la montagne tout entière, impérieuse et glaciale. « Vous avez volé à la Barovie ce qui était à moi. » Il s’arrêta à quelques mètres. Son regard brûlait d’une colère muette. « Ce portail, ce plan, il me répondait. Vous… Comment avez-vous osé ? »
Van Richten s’avança d’un pas. « Tu n’es qu’un pion de plus, Strahd. Tu n’as jamais compris ce que tu invoquais. »
Le vampire tourna les yeux vers lui et sourit lentement, un sourire sans chaleur. « Le célèbre Van Richten. Chasseur de monstres. Tu me rappelles un chien qui aboie quand on touche à sa niche. »
D’un mouvement fulgurant, il tendit la main. Une sphère d’ombre jaillit et traversa l’air comme une comète. Mordenkainen leva un doigt, et l’ombre explosa contre un mur de lumière pure. « Bienvenue dans ta prison, suceur de mes deux », dit-il calmement.
Le sol se mit à trembler. C’était le début de la guerre des géants.
Strahd bondit, d’une vitesse monstrueuse. Il fut sur eux en un instant. Sa lame rougeoyante s’abattit sur Van Richten, qui para de justesse et fut projeté en arrière. Le sol éclata sous lui. Mordenkainen fit tournoyer son bâton, et des chaînes d’énergie astrale jaillirent de la roche pour enserrer le vampire. Strahd les brisa d’un revers. « Je suis le maître ici. La nuit est à moi ! »
Un éclair noir tomba du ciel et frappa la montagne. Des pans entiers s’effondrèrent. Des ombres ailées, rémanences de cauchemar attirées par le portail refermé, vinrent se coller au flanc de Strahd et l’enveloppèrent comme un dieu de mort. Van Richten revint à la charge. Sa canne-épée sainte s’illumina, portée par la mémoire d’un fils mort, et la lame entailla l’armure du vampire. Strahd rugit. Une vague de feu noir balaya le sommet. Mordenkainen leva les deux mains, et une colonne de lumière primordiale descendit du ciel et transperça le seigneur de Barovie. Le vampire cria, consumé par cette vérité déployée en lui. Mais il ne mourut pas. Il résista. Il hurla, et son cri fit trembler les couches de la réalité.
Il frappa Van Richten d’une onde de puissance brute. Le vieux chasseur fut projeté contre un rocher. Du sang coula de sa bouche. Il s’effondra.
Mordenkainen seul restait debout. « J’ai déjà vaincu plus puissant que toi. »
Strahd saignait. Son corps était brûlé, fendu par la magie du mage. Mais il souriait. « Tu as perdu, Archimage. Tu es seul, et seul tu tomberas. »
Le choc fut cataclysmique. Feu, glace, néant, lumière, ténèbres, astres et abîmes se croisèrent en un point. Les éléments se brisèrent en éclats. Le sommet du mont Baratok explosa dans un déferlement de pure magie, et le monde fut aveuglé.
Puis le silence. Strahd était debout, le regard sombre, blessé mais vivant. Sa chair se refermait à vue d’œil. Van Richten gisait à terre, inconscient. Mordenkainen tenait encore sur ses jambes, mais son regard était vide. Sa main tremblait. Son bâton était brisé. Il ferma les yeux. Un mince sourire lui vint aux lèvres. Il tendit un doigt vers sa tempe et chuchota quelques mots. Ses yeux se voilèrent. Sa mémoire, son nom, son savoir, son histoire, tout cela glissa dans l’abîme.
Alors, sans un mot, il fit un pas en arrière. Un pas dans le vide. Son corps bascula lentement dans le gouffre de la montagne, emporté par les vents, avalé par les brumes.
« Pathétique », siffla le seigneur de Barovie entre ses dents. Il se tourna vers le chasseur au sol. Un murmure passa entre ses lèvres. « Un pion vaut mieux dans ma main. » Il se pencha, souleva le corps inerte de Van Richten et disparut dans la brume, emportant avec lui son trophée et l’espoir d’une résistance organisée.
Le ciel se referma. Les fauteuils revinrent, la table, le feu, les rayonnages. Le salon les reprit, et personne ne parla tout de suite. Les torches bleues d’Alear brûlaient toujours sans fumée.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Ce fut Clovis qui posa la question. Pourquoi s’infliger cela ? Pourquoi effacer sa propre mémoire plutôt que de tomber les yeux ouverts ?
Mordenkainen se rassit lentement. Si Strahd avait eu accès, d’une manière ou d’une autre, à sa mémoire, à son savoir, à son pouvoir, il serait devenu beaucoup plus puissant. Beaucoup trop. Tous ses efforts n’auraient mené à rien. Il avait préféré perdre son nom que de le voir servir.
Il les regarda ensuite l’un après l’autre, et son visage se ferma. Il comprenait maintenant où menait leur chemin. Il menait en Averne, inéluctablement. Ils devraient se rendre à la Porte de Baldur et y trouver une de ses collègues, Sylvira Savikas, qui saurait les conduire jusqu’aux Enfers. Mais il était encore trop tôt. Il ne pouvait pas ouvrir un tel passage, pas dans l’état où il se trouvait.
« Et ne soyez pas naïfs. » Tuer Strahd ne refermerait pas ce plan. La Barovie ne s’ouvrirait pas comme par magie. Les fleurs ne pousseraient pas, les arbres ne fleuriraient pas, les brumes resteraient là où elles étaient. La Barovie resterait fermée, parce que la Barovie avait toujours besoin d’un seigneur.
Quelque chose résonna en Clovis à ces mots. Il n’aurait su dire quoi. Une note basse, familière, comme une corde qu’il n’avait pas pincée et qui vibrait quand même. Il regarda ses mains, le luth posé contre le fauteuil, et pensa que sa malédiction n’était peut-être pas près de finir.
Mordenkainen enchaîna sans lui laisser le temps de creuser. Il avait besoin de récupérer de l’énergie. Le moment venu, il pourrait ouvrir un portail pour les faire sortir de Barovie. Mais d’ici là, c’était à eux de s’occuper de Strahd. Si le vampire apprenait que Mordenkainen existait encore, s’il se présentait pour empêcher le rituel, alors ils ne sortiraient peut-être plus jamais de ces brumes.
Un grattement sur le parquet. Le bulldog bleuté revenait, la démarche lourde, une barre de fer dans la gueule. Elle avait la longueur d’un bras d’homme, et des runes couraient tout autour d’elle, gravées serré. Il la déposa aux pieds de Morgrim.
Le nain ne la ramassa pas. Il regarda le fer, puis le mage, et son moignon se raidit sous le tissu. Trop d’entités lui avaient proposé des pactes. Trop de voix lui avaient promis un pouvoir contre une dette qu’il ne pourrait jamais payer, et il était déjà redevable envers trop de choses.
Mordenkainen ne demandait rien de cela. Il n’avait aucun intérêt à voir diminués les Champions d’Alear, son ancien allié. C’était un cadeau, pur, pour les combats à venir. Rien d’autre.
Morgrim regarda encore le fer un long moment. Puis il tendit ce qui lui restait de bras. Le mage murmura quelques mots. La barre se souleva d’elle-même, vint se coller au moignon, et le fer se mit à couler. Il s’étira, s’articula, se divisa en doigts. Quand il refroidit, c’était un bras d’acier pur, gravé de runes qui luisaient faiblement dans la lumière du feu. Morgrim ouvrit la main. La referma. Le métal grinça une fois, puis se tut. Il avait retrouvé son bras, ou du moins un bras.
Silat parla alors, et sa voix mesurée sortait d’un visage à moitié fermé. Il avait perdu son œil quand Strahd l’avait accueilli avec sa dague, après la révélation. Le mage avait-il une solution pour lui ?
Mordenkainen le regarda longtemps. Il pouvait lui proposer un artefact. Mais le connaissant, et connaissant son père, il n’était pas sûr qu’un artefact lui convienne, au fond. Silat acquiesça sans un mot. Alors, dit le mage, qu’il aille voir du côté des Gardiens. Eux sauraient peut-être faire autre chose pour lui, quelque chose qui serait à sa mesure.
Silat resta silencieux un instant, la main sur le paquet roulé sous son manteau. Puis il dit ce qu’Inyoka lui avait montré. Dans la vision du Serpent Noir, il avait vu Mordenkainen aux côtés de Tasha, face à une autre magicienne : la peau sombre, les cheveux blancs, une robe d’une blancheur parfaite, un sceptre dont le pommeau avait la forme d’une tête de licorne. Deux femmes d’une beauté qui n’appartenait pas à ce monde, et l’archimage entre elles.
Mordenkainen fronça les sourcils. Il n’avait aucun souvenir de cela. Ce qu’on lui avait pris sur le Baratok, il l’avait retrouvé jusqu’au dernier fragment, et cette scène n’en faisait pas partie. Elle n’était donc pas derrière lui. Inyoka avait montré à Silat le futur.
Le moine continua. Il y avait aussi un homme. Un chapeau d’or à larges bords, et sous le chapeau, un masque doré au visage de mort. Le mage se redressa dans son fauteuil, et pour la première fois depuis que sa raison lui était revenue, ils le virent inquiet. Cet homme s’appelait Tatzkel. On le nommait le Juge Doré. Il rendait sa propre justice, sans tribunal ni dieu au-dessus de lui. Il était extrêmement dangereux, et il cherchait quelqu’un. Si un jour ils croisaient Tatzkel, le Juge Doré, la première chose à faire, avant toute autre, serait de lui parler de Zariel.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Il ne dit pas pourquoi. Il ne dit pas qui le Juge cherchait. Mordenkainen avait donné beaucoup de réponses ce soir-là, et il n’en donna pas davantage. La fatigue lui était tombée sur les épaules d’un coup. Il se leva, s’excusa d’un geste, et le bulldog bleuté le suivit vers une porte qu’ils n’avaient pas remarquée. Ils pouvaient dormir ici, dit-il encore. Dans le véritable manoir. Il y avait des chambres.
Il y en avait. Des lits faits, une eau tiède dans les bassines, un silence de murs épais où le vent du dehors n’entrait pas. Damon s’endormit le premier, l’épaule bandée. Lorian garda l’écaille dans son poing. Clovis posa le luth à portée de main et n’y toucha pas. Morgrim resta assis au bord du lit, à ouvrir et fermer une main qui n’était pas la sienne, jusqu’à ce que le grincement du métal se fonde dans le calme de la nuit.
Dans la dernière chambre, Silat s’allongea sans se déshabiller, Sahel contre lui. Son œil unique fixa un moment le plafond, où aucune étoile ne tournait. Puis il le ferma, et le véritable manoir de Mordenkainen fut la première maison, depuis longtemps, où l’on dormit sans monter la garde.
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Épilogue
Le serpent ne fuit pas son cycle
I. Le désert
La nuit est tombée sur le désert. Pas une nuit douce, une nuit de pierre et de sable. Le vent glisse sur les dunes comme une lame. La lune éclaire le temple Nagasim, enfoui dans les profondeurs arides du Calimshan.
À l’intérieur, dans la salle centrale creusée dans la roche, Kadim Nagasim médite, capuche sombre, barbe blanche tombant sur sa poitrine, deux serpents enroulés autour de ses épaules. Immobile, attentif, ses yeux brillent d’un éclat froid, pragmatique, rusé. Il n’a jamais cru aux miracles. Il croit aux stratégies. Il croit aux sacrifices nécessaires.
Le silence règne dans la salle. Puis le vent s’arrête soudain. Les serpents relèvent leur tête. Une note lointaine, impossible : une flûte. Kadim ouvre les yeux. Il ne se lève pas. Il attend.
Le sable devant lui commence à tourner en spirale, sans violence, sans tempête, comme un cercle de méditation, et au centre de cette spirale, une silhouette flottant à quelques centimètres du sol : tunique orangée, peau pâle verdâtre, crête rouge carmin descendant dans le dos, cristaux roses aux oreilles, flûte dorée entre les mains, les yeux fermés. La musique cesse. Silence. Kadim ne bouge toujours pas. Il parle le premier, sa voix est sèche. « Les morts ne marchent pas dans le désert. »
Les yeux de Makar s’ouvrent doucement, dorés, calmes, sans accusation. « Je n’ai jamais été mort, mon ami. »
Le sable retombe. Les serpents sifflent doucement, mais ne frappent pas. Kadim se lève lentement. Il observe Makar comme on observe un mirage, puis il comprend. Ce n’est pas une illusion. Il fait un pas, ses yeux s’assombrissent. « Alors, parle. »
La conversation commence. On n’entend rien, on voit seulement. Kadim croise les bras, impassible, puis ses sourcils se froncent. Il secoue la tête. Il rit une fois, pas de joie, un rire bref, dur. Makar parle encore. Kadim se tourne légèrement et regarde les dunes par l’ouverture du temple. Le vent reprend, ses serpents se tendent.
Le vieux maître ferme les yeux un long moment. Quand il les rouvre, ils brillent plus fort, plus froids, plus déterminés. Il s’approche de Makar, très près, le regarde droit dans les yeux. Silence. La flûte ne joue pas. Le désert retient son souffle. Kadim expire lentement, puis, avec une gravité tranchante : « Si c’est la seule voie, alors je marcherai dessus. »
Pas de rire cette fois, juste une acceptation, une décision. Makar incline la tête. La silhouette se dissipe dans le sable. Le vent reprend pleinement. Kadim reste seul. Les serpents redescendent lentement le long de ses épaules. Il murmure, presque pour lui-même : « Qu’avons-nous fait ? »
La lune éclaire le désert, et quelque chose vient de changer.
II. Le jardin
Le vent descend doucement des montagnes de Kozakura. Les érables sont en fleurs, des pétales roses dérivent dans l’air comme une pluie silencieuse. Au centre du jardin, près d’une lanterne de pierre ancienne, Lo-Huang se tient immobile. Sa carapace massive est voilée d’un manteau ocre. Sa longue barbe blanche danse dans la brise. Son bâton repose contre la terre. Ses yeux sont mi-clos. Il médite, non pour chercher, mais pour attendre. Il savait que ce jour viendrait.
Une note s’élève, pure, fine, impossible à confondre. La flûte. Les pétales suspendent leur chute. Le vent change de direction. Entre deux battements de feuilles, une silhouette se forme, d’abord comme un orbe, puis comme une lumière contenue. Makar apparaît parmi les pétales, flottant à quelques centimètres du sol, tunique orangée ondulant comme une flamme douce, crête rouge carmin, cristaux roses aux oreilles, flûte dorée entre ses mains. Il joue encore, les yeux fermés, la musique ni triste ni joyeuse : elle est terminale.
Lo-Huang ouvre les yeux lentement. Il ne semble ni surpris ni troublé. Il incline légèrement la tête. Un vieux sourire traverse son visage. « Tu es enfin revenu, Makar. »
La musique s’éteint. Les deux anciens héros se regardent longtemps, pas comme des hommes, comme deux piliers d’un pont sur le point de s’effondrer. La conversation commence. On n’entend rien, on voit seulement. Lo-Huang ferme les yeux à nouveau. Il écoute. Makar parle peu, ses mots sont courts, denses. Lo-Huang hoche la tête une fois, deux fois. Il lève les yeux vers le ciel, les pétales continuent de tomber. Il respire profondément, puis il dit lentement : « Oui, c’est bien ainsi que cela devait se terminer. »
Il s’avance d’un pas, pose sa main massive sur l’épaule de Makar. Un geste simple, fraternel. « Le serpent ne fuit pas son propre cycle. »
Silence. Makar incline la tête. Pas de tristesse, pas de colère, juste l’acceptation. Lo-Huang reprend son bâton, les pétales commencent à tomber librement. Il murmure, presque pour lui-même : « Va, je l’attendrai. »
Makar disparaît dans un tourbillon de pétales. Le jardin retrouve son calme. Lo-Huang reste seul, mais il ne médite plus. Il attend.
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CHRONIQUES DES CHAMPIONS D’ALEAR | Nuits oubliées en Barovie (IRL 1) | 13 mars 2026
Postface
Au moment de refermer cette chronique, je reviens à une chope levée. Chillum Keyric riait, et ceux qui l’entouraient savaient enfin pourquoi sa place avait été vide. Ils avaient marché sans lui, parlé sans lui, sans même éprouver le besoin de se retourner. Je trouve peu de choses plus terribles à consigner que cette absence de chagrin.
Ils l’ont reconnu assez longtemps pour lui dire adieu. Il leur a laissé des objets, quelques paroles, son rire. Je les ai notés avec soin. Un jour, peut-être, le son ridicule d’un kazoo suffira à leur rendre une soirée entière. C’est peu de chose, un tel héritage. C’est assez pour qu’un ami ne disparaisse pas tout à fait.
Davian, lui, a reçu une tombe. Damon a posé une pièce sur sa poitrine ; Clovis a chanté ; Irina a pleuré. La terre est retombée sous un arbre. Leur peine avait un lieu où demeurer. Je n’échangerais pas cette douleur contre le calme de ceux qui ne savent plus ce qu’ils ont perdu.
Pourtant, Mordenkainen m’oblige à retenir ma plume. Il s’est arraché sa propre mémoire pour que Strahd ne puisse s’en emparer. Son nom, son savoir, tout ce qui faisait de lui cet homme : il l’a livré à l’oubli afin de préserver d’autres vies. Je défends les souvenirs depuis trop longtemps pour prétendre mesurer aisément le prix de ce choix.
Et lorsqu’il a retrouvé les siens, une main d’enfant touchait la sienne. Je garde cette image auprès de celle des chopes et de la tombe. Au milieu de tant de puissances qui prennent, il s’est encore trouvé quelqu’un pour tendre la main.
Morgrim a fini par accepter celle qu’on lui offrait, forgée dans le fer, sans dette à honorer. Je pense aussi à Lorian, resté près de Clovis sous le dôme féerique, et au baiser que le barde a posé sur son front. Lorsque j’écrirai leurs titres, je tâcherai de ne pas recouvrir ces gestes.
Quant à Silat, il s’est endormi avec Sahel contre lui. Il venait d’apprendre qui était cet enfant. Il l’a gardé dans ses bras. Les royaumes du Songe auront leurs prétendants et leurs querelles ; pour cette nuit, je m’en tiens à ce père et à ce sommeil.
La Barovie reste close. Derrière Strahd, le nom de Kas s’est fait entendre, et les visites de Makar aux anciens me laissent des questions auxquelles cette chronique ne répond pas. Je ne sais quelle part de leur passé attend encore les Champions sur la route.
Je continuerai de prendre de leurs nouvelles. J’espère qu’un jour ils me parleront d’une maison, d’un repas entre amis, de projets pour l’hiver. Je voudrais savoir ce qu’ils feraient de leurs jours s’ils n’avaient plus à les risquer.
Je voudrais les voir vieillir.

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Codex illustré
Nuits oubliées en Barovie
(IRL 1)
En Barovie, l’oubli n’efface pas seulement les noms. Il vide les rues, défigure les serments et laisse à table une place dont personne ne remarque l’absence.
Des ruines d’Argynvostholt au manoir de Mordenkainen, les Champions d’Aléar cherchent des alliés contre Strahd. Ils rencontrent un mage qui a sacrifié sa mémoire, des chevaliers que la haine retient encore parmi les morts, et la trace d’un compagnon que le monde a rayé.
Pour traverser les brumes, ils devront se souvenir les uns des autres. Mais comment sauver celui dont on a oublié l’existence ?
